Commentaire de texte littéraire — Lycée, bac de français (littérature d'idées) — environ 1 900 mots. Texte suivi : édition en français modernisé.
Introduction
Un chapitre consacré à des peuples qui mangent leurs ennemis devrait finir sur une image d'horreur. Celui de Montaigne finit sur une affaire de vêtement : après avoir rapporté avec sérieux les propos d'un chef indien, l'auteur hausse les épaules et note que ces hommes, tout de même, ne portent pas de hauts-de-chausses. La chute fait sourire ; elle contient pourtant toute la méthode du chapitre, qui consiste à montrer comment un détail d'apparence suffit à fabriquer un « sauvage ».
« Des cannibales » est le trente et unième chapitre du premier livre des Essais, publiés pour la première fois en 1580. Montaigne y parle des Tupinamba du Brésil, qu'il connaît par des récits de voyageurs, par un homme de sa maison qui avait séjourné dans la colonie française de la baie de Rio, et par une rencontre à Rouen avec trois indigènes amenés en France. Nous lirons deux moments du chapitre : le passage central où l'auteur conteste l'usage du mot « barbare », puis la scène finale de Rouen.
Ce qui frappe, c'est que Montaigne ne décrit presque pas les Indiens pour eux-mêmes : il les utilise comme un miroir tendu au lecteur européen. D'où notre projet de lecture : comment Montaigne fait-il passer le mot « barbare » d'un camp à l'autre, au point que le lecteur, venu observer des sauvages, se découvre observé par eux ?
Nous verrons d'abord comment le texte démonte le vocabulaire qui sert à juger l'autre, puis comment une comparaison des cruautés retourne l'accusation contre l'Europe, enfin comment la scène de Rouen achève l'inversion en donnant la parole, et le regard, aux Tupinamba.
Plan détaillé
- Un vocabulaire pris en flagrant délit
- « barbarie » : un mot qui ne désigne que l'écart à l'habitude ;
- le fruit sauvage et le fruit greffé : renverser la valeur de « nature » ;
- un relativisme qui garde une boussole.
- La comparaison qui accuse
- manger un mort, torturer un vivant : le choix des exemples ;
- l'actualité des guerres de religion derrière l'exotisme ;
- « barbares » selon la raison, non selon nous.
- Rouen : l'ethnologue observé
- deux étonnements qui font la critique de la monarchie et de l'inégalité ;
- le dialogue avec le capitaine et la gêne de l'interprète ;
- la chute des hauts-de-chausses : une ironie à double tranchant.
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I. Un vocabulaire pris en flagrant délit
« Barbarie » : un mot qui ne désigne que l'écart à l'habitude
Le passage central s'ouvre sur une phrase restée célèbre, que nous citons parce qu'elle sert de pivot à tout le chapitre : « chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ». La formule a l'allure d'une définition, mais c'est une définition piégée. Montaigne ne dit pas ce qu'est la barbarie ; il décrit ce que font ceux qui emploient le mot. Le pronom « chacun » englobe tout le monde, l'auteur et son lecteur compris : personne n'échappe au réflexe. Le mot « usage », enfin, ramène le jugement à la simple habitude. Est barbare ce qui ne ressemble pas à ce qu'on fait chez soi.
Montaigne ajoute que nous n'avons pas d'autre repère de la vérité que les coutumes de notre pays, où se trouvent toujours, ironise-t-il, « la parfaite religion, la parfaite police ». La répétition de « parfait » mime la suffisance de celui qui parle : le lecteur entend sa propre voix, légèrement grossie, et elle sonne faux.
Le fruit sauvage et le fruit greffé : renverser la valeur de « nature »
Vient alors une comparaison empruntée à l'agriculture, domaine familier à un propriétaire terrien du Périgord. Les Tupinamba sont « sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits ». L'image change le sens du mot : « sauvage » ne veut plus dire brutal, mais non cultivé, venu tout seul. Et Montaigne retourne aussitôt la hiérarchie : ce sont plutôt les fruits que nous avons modifiés par notre art, détournés de leur cours naturel, qu'il faudrait appeler sauvages.
L'image reste pourtant ambiguë : un fruit non greffé est plus vigoureux, mais aussi plus âpre. Montaigne ne prétend pas que les Indiens vivent au paradis ; il déplace seulement le préjugé selon lequel ce qui est proche de la nature serait inférieur.
Un relativisme qui garde une boussole
On lit souvent ce passage comme un manifeste du relativisme. Il faut nuancer : si toutes les coutumes se valaient, Montaigne ne pourrait condamner personne, et il va justement condamner. Le texte distingue deux étalons : l'usage, qui varie d'un pays à l'autre et ne vaut rien comme critère, et la raison, qui reste commune. La relativité concerne nos habitudes, pas notre capacité à juger.
II. La comparaison qui accuse
Manger un mort, torturer un vivant : le choix des exemples
Montaigne ne nie pas l'anthropophagie : le prisonnier est tué, rôti et mangé en commun, non pour se nourrir mais pour signifier une vengeance extrême. Replacé dans un système de sens, le geste cesse d'être une gloutonnerie bestiale pour devenir un rite.
L'auteur ajoute ensuite une phrase dont la construction est décisive : « Je pense qu'il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu'à le manger mort ». Le comparatif « plus de » fait passer la barbarie du statut de qualité absolue à celui de quantité mesurable : on peut en avoir plus ou moins. Le chiasme implicite entre « vivant » et « mort » déplace l'horreur. Ce qui choque Montaigne n'est pas ce qu'on fait d'un cadavre, qui ne sent plus rien, mais la souffrance infligée à un corps encore sensible.
L'actualité des guerres de religion derrière l'exotisme
Car le « manger vivant » est une métaphore précise. Montaigne énumère les supplices qu'il a vus de ses propres yeux en France : corps déchirés par la torture, membres rôtis à petit feu, hommes livrés aux chiens et aux pourceaux. Il insiste sur le fait que cela s'est passé non pas entre ennemis anciens, mais entre voisins et concitoyens, et, pire encore, sous prétexte de piété et de religion. Le lecteur des années 1580 n'a aucun mal à reconnaître les guerres civiles entre catholiques et protestants, avec leurs massacres et leurs exécutions publiques.
Le détour par le Brésil sert donc à parler de la France : l'exotisme fait écran, puis l'écran tombe. Et l'auteur parle en témoin, non en philosophe qui suppose.
« Barbares » selon la raison, non selon nous
La conclusion de la comparaison tient en une phrase balancée : nous pouvons bien appeler ces peuples barbares « eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie ». La première moitié concède : oui, au regard de la raison, manger son ennemi est un acte barbare. La seconde moitié retire au lecteur le droit de prononcer ce jugement. L'Européen n'est pas un juge, il est un coaccusé, et même le plus chargé des deux. La structure grammaticale reproduit exactement la distinction vue plus haut entre la raison et l'usage. Montaigne ne dissout pas la morale : il la retourne contre ceux qui croyaient la détenir.
III. Rouen : l'ethnologue observé
Deux étonnements qui font la critique de la monarchie et de l'inégalité
Le chapitre se clôt à Rouen, où trois Tupinamba sont présentés au jeune roi Charles IX. Après leur avoir montré la ville et la cour, on leur demande ce qu'ils ont trouvé de plus admirable. Montaigne rapporte leur réponse en deux points, et avoue avec une désinvolture savoureuse qu'il a oublié le troisième.
Le premier étonnement porte sur l'obéissance : ils trouvent étrange que tant d'hommes adultes, barbus, forts et armés, qui entourent le roi, acceptent de servir un enfant au lieu de choisir l'un d'entre eux pour commander. Le second porte sur l'inégalité : ils ont remarqué, chez nous, des hommes gorgés de toutes sortes de biens pendant que leurs « moitiés » mendient à leur porte, décharnés par la faim, et ils s'étonnent que ces pauvres supportent une telle injustice sans prendre les autres à la gorge ou mettre le feu à leurs maisons.
Le renversement est complet. Les sauvages regardent, les Français sont regardés. Et ce que voient les Indiens n'a rien de pittoresque : ils mettent le doigt sur les deux fondements de la société d'Ancien Régime, la monarchie héréditaire et l'inégalité des fortunes. Le mot « moitiés », que Montaigne explique par leur manière de nommer les autres hommes, porte une idée de la communauté humaine plus exigeante que celle des chrétiens qui les reçoivent. On songe au Discours de la servitude volontaire de La Boétie, l'ami de Montaigne.
Le dialogue avec le capitaine et la gêne de l'interprète
Montaigne raconte ensuite qu'il s'est entretenu avec l'un d'eux, un chef de guerre. L'échange est bref et concret. Quel avantage tire-t-il de son rang ? Marcher le premier au combat. Combien d'hommes le suivent ? Il désigne un espace de terrain, ce qui pouvait faire quelques milliers d'hommes. Son autorité survit-elle à la guerre ? Il lui en reste ceci : quand il visite les villages qui dépendent de lui, on lui fraie des sentiers à travers les haies des bois pour qu'il passe à l'aise.
Ce pouvoir minuscule contraste avec celui du roi enfant : chez les Tupinamba, l'autorité se paie d'un risque et ne donne presque aucun privilège. Montaigne glisse aussi une remarque qu'on lit trop vite : son interprète le suivait si mal qu'il ne put tirer grand-chose de l'entretien. L'auteur avoue ainsi les limites de son enquête ; il ne livre que des éclats d'une pensée filtrée par une traduction défaillante.
La chute des hauts-de-chausses : une ironie à double tranchant
Reste la dernière phrase. Après avoir dit que tout cela ne va pas trop mal, Montaigne ajoute : « mais quoi, ils ne portent point de hauts-de-chausses ». Il prend soudain la voix du lecteur moyen, celui qui vient d'entendre des propos sensés et les balaie parce que leurs auteurs n'ont pas de culotte. Le « mais quoi » familier, l'interrogation qui feint l'évidence, le passage brutal de la politique au costume : tout dénonce un jugement qui s'arrête à la surface.
L'ironie est à double tranchant. Elle frappe le préjugé européen, qui mesure l'humanité à l'habit. Mais elle frappe aussi le lecteur qui, convaincu par le chapitre, se croirait désormais à l'abri de ce réflexe. La phrase finale rappelle que le préjugé revient toujours, sous la forme la plus anodine. On retrouve ainsi le pronom « chacun » du début : le mot barbare n'a pas seulement changé de camp, il menace à chaque instant de revenir dans notre bouche.
Conclusion
Montaigne démasque d'abord le mot « barbarie », simple écart à nos habitudes ; il lui oppose les règles de la raison, au nom desquelles les Européens se révèlent plus cruels que les cannibales ; il laisse enfin les Tupinamba observer la France et en dire les injustices. Le chapitre ne renonce pas à juger : il change la place du juge.
On peut prolonger cette lecture vers « Des coches », au livre III, qui dénonce la conquête du Mexique et du Pérou, ou vers les Lettres persanes de Montesquieu, où des étrangers regardent à leur tour la France.
Bibliographie
- Montaigne, Essais, livre I, chapitre 31, « Des cannibales », éd. en français modernisé.
- Montaigne, Essais, livre III, chapitre 6, « Des coches ».
- Jean de Léry, Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil.
- Claude Lévi-Strauss, Race et histoire.
- Tzvetan Todorov, Nous et les autres.