Exemple de commentaire de texte rédigé : l'incipit du Horla de Maupassant

2 352 mots · ≈8 pages · Lycée · Commentaire de texte

Commentaire composé entièrement rédigé — Français, première, épreuve écrite — environ 2 400 mots, avec des notes de lecture en italique.

Le texte commenté

Guy de Maupassant, Le Horla, version en journal de 1887 : la première entrée, datée du 8 mai, de « Quelle journée admirable ! » jusqu'au salut adressé au trois-mâts brésilien. Les notes en italique ne font pas partie de la copie : elles signalent, comme dans une marge, le geste accompli.

Introduction rédigée

Un récit fantastique commence rarement par la peur. Il lui faut d'abord un monde stable, que l'irruption de l'inexplicable viendra fissurer, et plus ce monde paraît solide, plus sa ruine sera sensible. Maupassant pousse ce principe très loin dans Le Horla, nouvelle dont il publie en 1887 une seconde version, écrite cette fois sous la forme du journal intime d'un homme qui se croit peu à peu possédé par un être invisible. La première entrée, datée du 8 mai, ne contient pourtant ni angoisse ni mystère : le narrateur, étendu devant sa maison des bords de Seine, célèbre une journée de printemps, dit son amour pour le pays où il a grandi et salue joyeusement un beau navire brésilien qui passe sur le fleuve. Tout, dans cette page, semble respirer l'équilibre. Comment ce tableau de bonheur, écrit au jour le jour par un homme qui ignore ce qui l'attend, prépare-t-il en secret la catastrophe que la suite du journal va raconter ? Nous verrons d'abord que le texte installe un narrateur parfaitement accordé à son lieu, puis que ce lieu s'ouvre largement sur le dehors et ses mouvements, avant de montrer que la page, relue à la lumière de la nouvelle entière, se change en piège tendu au diariste comme au lecteur.

Note : l'amorce part d'une loi du genre et mène droit au texte. La problématique contient le paradoxe propre à ce passage : elle ne pourrait pas servir pour un autre extrait.

Plan détaillé

I. Un homme accordé à son pays

  • A. Une écriture de l'instant heureux
  • B. L'enracinement, ou le corps relié à la terre
  • C. Une maison qui enveloppe

II. Un paysage traversé

  • A. La Seine, un dehors qui vient presque jusqu'à la porte
  • B. Le convoi : une machine qui souffre
  • C. Le trois-mâts, une beauté venue d'ailleurs

III. Une page fantastique avant le fantastique

  • A. Un geste sans raison
  • B. La seconde lecture, ou l'ironie du journal
  • C. Le diariste, premier lecteur aveugle de lui-même

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I. Un homme accordé à son pays

Avant de menacer son narrateur, Maupassant prend soin de le montrer comblé. Toute la première moitié de l'extrait compose le portrait d'un homme qui ne fait qu'un avec son lieu, son passé et son présent.

Note : chaque grande partie s'ouvre par une phrase-chapeau qui annonce l'idée directrice. On ne la numérote pas dans la copie.

A. Une écriture de l'instant heureux

Le texte s'ouvre sur une date, « 8 mai », suivie d'une exclamation nominale : « Quelle journée admirable ! » Cette entrée en matière installe d'emblée le pacte du journal intime. Le narrateur écrit le soir même de ce qu'il raconte, sans recul, et sa phrase garde la vivacité de l'émotion : pas de verbe, pas de construction, seulement un jugement qui jaillit. Le lecteur entre ainsi dans la nouvelle par une matinée de mai, à l'opposé des nuits que l'on associe d'ordinaire au récit d'épouvante. Le passé composé qui suit situe la matinée dans un passé tout proche, encore relié au moment de l'écriture, et le présent de vérité générale, dans les phrases suivantes, prolonge ce bien-être au-delà de la journée elle-même. Le temps de ce début est un temps sans fêlure, où hier, aujourd'hui et toujours se confondent.

Note : le paragraphe suit la progression idée, citation, procédé, interprétation. Les procédés (phrase nominale, valeur des temps) ne sont jamais nommés pour eux-mêmes : chacun sert l'idée du paragraphe.

B. L'enracinement, ou le corps relié à la terre

Le cœur de ce bonheur est un attachement, que le narrateur proclame par une formule simple : « J'aime ce pays ». La reprise du verbe aimer, presque en anaphore, donne au passage l'allure d'une profession de foi. Puis l'idée se développe en une longue phrase construite sur une métaphore végétale : ce qui relie l'homme à sa terre, ce sont des racines, et le narrateur les qualifie de « profondes et délicates ». L'association des deux adjectifs est remarquable. Profondes, ces racines sont solides et anciennes ; délicates, elles sont fines, nombreuses, presque invisibles. L'enracinement n'est pas un bloc mais un tissu de liens minuscules, et la phrase en donne l'équivalent par une énumération qui s'étire : les usages, les nourritures, les manières de parler et l'accent des paysans, jusqu'aux odeurs du sol, des villages, « et de l'air lui-même ». Cette gradation va du plus concret au plus impalpable. Le narrateur est attaché à son pays jusque dans ce qu'il respire. L'ampleur de la phrase mime cette prolifération des liens : la syntaxe elle-même s'enracine.

On remarque aussi que la phrase convoque les morts. Les racines attachent l'homme à la terre où ont vécu et sont morts ses ancêtres : le bonheur du narrateur est celui d'une continuité, d'une lignée, d'un monde où chacun est à sa place. C'est précisément ce monde ordonné que la suite du journal va dissoudre.

Note : la dernière phrase du paragraphe relie le détail à la problématique. Ce « lien retour » est ce qui distingue un commentaire d'un relevé de procédés.

C. Une maison qui enveloppe

Ce pays se concentre en un lieu, la maison, protégée par un arbre immense. Le platane est évoqué par une triple relative dont les verbes se renforcent : il couvre la maison, « l'abrite et l'ombrage tout entière ». Le rythme ternaire et la progression du sens, de la simple couverture à la protection puis à l'ombre douce, font de l'arbre une sorte de gardien. Le narrateur est allongé sous lui, dans l'herbe, dans une position d'abandon que seul autorise un sentiment de sécurité totale. La maison, de plus, est celle où il a grandi : elle porte son enfance. Toute la nouvelle racontera la contamination de cet espace : l'être invisible boira l'eau et le lait dans la chambre même du narrateur. La maison qui enveloppe deviendra la maison qui enferme.

Ce premier mouvement dessine donc un équilibre parfait entre un homme, sa terre et son toit. Mais le regard du narrateur ne reste pas dans le jardin : de ses fenêtres, il voit le fleuve, et avec lui tout ce qui passe.

Note : la transition résume la partie en une phrase, puis ouvre la suivante à partir d'un élément du texte (le regard qui se tourne vers la Seine). Une bonne transition se lit comme un mouvement du texte lui-même, non comme une formule.

II. Un paysage traversé

La seconde moitié de l'entrée change de direction : à l'immobilité du narrateur répond le défilé continu des bateaux. Le lieu clos s'ouvre, et ce qui vient du dehors prend une place croissante dans la page.

A. La Seine, un dehors qui vient presque jusqu'à la porte

Le fleuve est décrit avec une précision géographique : c'est la Seine, « la grande et large Seine, qui va de Rouen au Havre ». Les deux adjectifs coordonnés soulignent son ampleur, et la relative en fait une voie de circulation, reliant la ville à la mer. La Seine n'est pas un simple élément de paysage : c'est une route, ouverte sur l'océan et donc sur le monde entier. Or le narrateur insiste sur sa proximité. Le fleuve coule le long de son jardin, derrière la route, et l'expression « presque chez moi » est lourde de sens. L'adverbe « presque » marque une frontière très mince entre l'espace privé et l'espace de passage. Ce qui circule sur le fleuve n'est séparé de la maison que par une route et une grille. Sans le savoir, le narrateur décrit la porosité de son refuge.

B. Le convoi : une machine qui souffre

Le défilé des navires est introduit par l'image d'un convoi tiré par un remorqueur. Celui-ci est décrit par une comparaison inattendue, « gros comme une mouche », qui le réduit à la taille d'un insecte vu de loin, puis par une personnification saisissante : il « râlait de peine en vomissant une fumée épaisse ». Les deux verbes appartiennent au lexique du corps malade. Le râle est le souffle du mourant ou de l'homme épuisé ; vomir est une expulsion violente et douloureuse. Au milieu d'une page heureuse, ce petit morceau de réalisme industriel introduit une note discordante : la souffrance, l'effort, la noirceur de la fumée tranchent sur la lumière de mai. Le lecteur attentif y voit le premier signe d'un malaise physique que le narrateur, dès l'entrée suivante, éprouvera dans son propre corps sous la forme d'une fièvre.

Note : on peut proposer une interprétation audacieuse (la souffrance du remorqueur annonce celle du narrateur) si on la justifie par le texte et qu'on la formule avec prudence. Le correcteur valorise une lecture personnelle argumentée.

C. Le trois-mâts, une beauté venue d'ailleurs

Le convoi aboutit à son élément le plus remarquable. Après deux goélettes anglaises paraît « un superbe trois-mâts brésilien, tout blanc, admirablement propre et luisant ». La phrase accumule les termes mélioratifs : l'adjectif « superbe », l'intensif « tout », l'adverbe « admirablement », qui fait écho à la « journée admirable » de la première ligne. Le navire reçoit ainsi la même admiration que la journée elle-même, comme s'il en était le couronnement. Sa blancheur et son éclat lui confèrent une pureté presque irréelle : rien ne semble plus innocent que ce bateau impeccable. Mais il vient de loin. L'adjectif « brésilien » introduit dans ce paysage normand si enraciné un élément exotique, venu d'un autre continent. Le plus beau moment de la matinée est aussi celui où l'étranger entre dans le champ.

Le passage du remorqueur souffrant au navire éclatant semble rétablir l'harmonie. Pourtant, c'est justement cette apparition qui provoque le geste le plus étrange de l'entrée, et qui fait basculer la page vers le fantastique.

III. Une page fantastique avant le fantastique

Rien de surnaturel n'arrive le 8 mai. Mais la page contient déjà, en germe, tous les mécanismes du récit à venir : la perte de maîtrise, l'ironie tragique, et l'aveuglement d'un narrateur qui écrit plus qu'il ne comprend.

A. Un geste sans raison

Le narrateur salue le navire. Il précise aussitôt : « je ne sais pourquoi ». Cette incise est capitale. C'est la première fois, dans le journal, qu'un acte échappe à la conscience de celui qui l'accomplit. Le narrateur se justifie bien par le plaisir que lui cause la vue du bateau, mais l'explication arrive après le geste, comme une rationalisation. Le salut prend alors une valeur d'accueil : le narrateur fait signe à ce qui arrive, il l'invite presque. Or tout Le Horla raconte la dépossession progressive d'un homme qui ne sait plus pourquoi il agit, qui se sent poussé, retenu, gouverné. Cette petite phrase, anodine en apparence, inaugure le motif central de la nouvelle : la volonté qui ne s'appartient plus.

B. La seconde lecture, ou l'ironie du journal

Le lecteur qui découvre la nouvelle ne s'arrête guère sur ce salut. Celui qui la relit le lit tout autrement. Plus loin, en effet, le narrateur apprend qu'une étrange épidémie de folie frappe une province du Brésil et comprend que l'être invisible est arrivé sur le trois-mâts qu'il a salué. La première page est donc construite pour une double lecture. À la première, elle est un tableau heureux ; à la seconde, chaque détail se charge d'un sens funeste : la proximité du fleuve devient une vulnérabilité, l'exotisme du navire une menace, le salut une invitation fatale. Le lecteur qui relit en sait plus que le personnage, et cette joie devient pénible à regarder. Maupassant fait du début de son récit une scène que l'on ne peut lire qu'une seule fois innocemment.

Note : il est permis d'utiliser la suite de l'œuvre, à condition de rester centré sur l'extrait. Ici, la connaissance de la nouvelle sert à éclairer un détail précis du texte, elle ne remplace pas son analyse.

C. Le diariste, premier lecteur aveugle de lui-même

Cette ironie tient au choix du journal intime. Un narrateur qui raconterait l'histoire après coup pourrait souligner l'importance du navire ; le diariste, lui, écrit au soir du 8 mai sans connaître le 9. Il ne peut pas savoir ce que signifie ce qu'il note, et pourtant il le note, comme si quelque chose en lui avait enregistré l'événement avant sa conscience. Le journal devient ainsi un document sur son propre auteur : il dit plus que ce qu'il croit dire. Cette forme convient parfaitement au fantastique, qui repose, selon l'analyse de Tzvetan Todorov, sur l'hésitation entre une explication naturelle et une explication surnaturelle. Le salut inexplicable peut être le signe d'une influence étrangère, ou le premier symptôme d'un esprit qui se dérègle. L'incipit installe l'ambiguïté avant même que la peur n'existe.

Conclusion

L'entrée du 8 mai se présente comme une page de bonheur sans mélange : un homme enraciné dans sa terre, protégé par sa maison et son arbre, regarde passer de beaux navires par une matinée de printemps. Mais ce tableau est ouvert sur un fleuve qui mène au monde entier, traversé par une machine qui souffre et par un navire d'une blancheur trop parfaite, et il se clôt sur un geste que son auteur ne sait pas expliquer. Maupassant y dépose, à l'insu de son narrateur, tous les germes du récit : la vulnérabilité de l'espace intime, la menace venue d'ailleurs, la volonté qui échappe à elle-même. La forme du journal fait du diariste le premier témoin, et le premier aveugle, de sa propre perte. On pourrait rapprocher cette ouverture de celle de La Chute de la maison Usher d'Edgar Poe, que Baudelaire avait traduite : là, au contraire, le paysage est sinistre dès la première phrase. Maupassant choisit le chemin inverse, et c'est peut-être plus inquiétant encore : chez lui, l'horreur ne vient pas d'un décor lugubre, elle s'installe dans la lumière.

Note : la conclusion reprend les trois parties dans l'ordre, sans citation nouvelle ; l'ouverture compare l'extrait à un texte précis au lieu de poser une question vague.

Bibliographie

  • Guy de Maupassant, Le Horla et autres contes fantastiques, éditions de poche courantes (Le Livre de Poche, Folio).
  • Tzvetan Todorov, Introduction à la littérature fantastique, Seuil.
  • Pierre-Georges Castex, Le Conte fantastique en France de Nodier à Maupassant, José Corti.
  • Edgar Allan Poe, Nouvelles histoires extraordinaires, traduction de Charles Baudelaire.