Fiche de cours — Sciences économiques et sociales, terminale — environ 2 200 mots, avec un cas suivi et des questions d'examen corrigées.
Une ville, deux files d'attente
Imaginons Ormanville, une ville moyenne de l'est de la France (ville et chiffres fictifs). Un lundi d'automne, l'agence locale du service public de l'emploi compte environ 3 200 demandeurs d'emploi inscrits. Le même jour, son tableau d'affichage présente 260 offres que personne n'a prises depuis plus de deux mois : des postes de soudeur, d'aide-soignant, de couvreur, de développeur informatique. Six mois plus tôt, l'équipementier automobile de la zone industrielle a supprimé 400 emplois parce que ses commandes s'effondraient. Et au café en face, la patronne explique qu'elle embaucherait bien un serveur de plus « si les charges n'étaient pas aussi lourdes ».
Interrogeons trois habitants. La patronne parle du coût du travail, l'ancien délégué syndical de l'usine parle de commandes qui manquent, la conseillère de l'agence parle de profils qui ne correspondent pas aux postes. Chacune de ces voix correspond à une théorie économique, et toutes peuvent avoir raison en même temps sur des chômeurs différents. Le chapitre apprend à les distinguer, puis à associer à chaque diagnostic le remède qui lui convient.
Les données chiffrées de cette fiche sont des données fictives à visée pédagogique : elles servent à s'entraîner aux calculs et aux lectures, non à décrire la situation réelle d'un pays. Chaque section revient au cas d'Ormanville, qui fournit des exemples prêts à l'emploi pour la copie.
Plan de la fiche
- Mesurer avant d'expliquer : qui est chômeur ?
- Le chômage classique : un travail trop cher ?
- Le chômage keynésien : des débouchés qui manquent
- Le chômage structurel : quand l'offre et la demande ne se rencontrent pas
- Conjoncturel ou structurel : la courbe de Beveridge
- À chaque diagnostic sa politique
- Les erreurs qui coûtent des points
- S'entraîner : trois questions d'examen corrigées
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1. Mesurer avant d'expliquer : qui est chômeur ?
Être sans emploi ne suffit pas pour être chômeur au sens du Bureau international du travail (BIT). Il faut réunir trois conditions : ne pas avoir travaillé, ne serait-ce qu'une heure, pendant la semaine de référence ; être disponible pour occuper un emploi dans les quinze jours ; avoir cherché activement un emploi au cours du mois précédent, ou en avoir trouvé un qui commence dans moins de trois mois. Le retraité, l'étudiant qui ne cherche rien, la personne découragée qui a cessé ses démarches ne sont pas comptés.
Le taux de chômage rapporte le nombre de chômeurs à la population active, qui regroupe les personnes en emploi et les chômeurs, et non à la population totale. Si Ormanville compte 40 000 actifs dont 3 000 chômeurs au sens du BIT, son taux de chômage est de 3 000 / 40 000 × 100 = 7,5 %.
Deux notions élargissent le regard. Le halo du chômage rassemble les personnes sans emploi qui souhaitent travailler mais ne remplissent pas toutes les conditions, par exemple parce qu'elles ne sont pas disponibles tout de suite. Le sous-emploi concerne des personnes qui ont un emploi mais travaillent moins qu'elles ne le voudraient, comme la vendeuse à temps partiel qui cherche un temps plein. Une baisse du taux de chômage peut cacher une hausse de ces deux zones grises.
2. Le chômage classique : un travail trop cher ?
Pour les économistes néoclassiques, le travail s'échange sur un marché comme un autre. Les ménages offrent leur travail, d'autant plus que le salaire réel est élevé ; les entreprises demandent du travail tant qu'un salarié supplémentaire rapporte au moins ce qu'il coûte. Si rien n'entrave le marché, le salaire s'ajuste jusqu'à égaliser offre et demande, et tous ceux qui veulent travailler à ce salaire trouvent un emploi.
Le chômage durable vient alors d'un salaire réel maintenu au-dessus du salaire d'équilibre. Un salaire minimum élevé, des cotisations sociales lourdes, des conventions collectives rigides rendent l'embauche des moins productifs non rentable : leur travail coûterait plus qu'il ne rapporte. C'est le raisonnement de la patronne du café. Dans cette approche, le chômage est parfois qualifié de volontaire, au sens où il résulte de règles que la société s'est données, non de l'insuffisance des besoins.
Le remède découle du diagnostic : abaisser le coût du travail, surtout au niveau des bas salaires, et assouplir les règles qui empêchent l'ajustement.
3. Le chômage keynésien : des débouchés qui manquent
Keynes, dans la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, renverse la perspective. Une entreprise n'embauche pas parce que le travail est bon marché, mais parce qu'elle anticipe de vendre ce qu'elle produira. Le volume de l'emploi dépend donc de la demande effective, c'est-à-dire de la demande de biens que les entrepreneurs anticipent. Quand les ménages consomment moins et que les entreprises investissent peu, la production recule, et l'emploi avec elle. C'est l'histoire de l'équipementier de Ormanville : ses salariés n'étaient pas trop chers, ses clients avaient cessé de commander.
Ce chômage est involontaire : des personnes accepteraient de travailler au salaire en vigueur, et même pour moins, sans trouver d'emploi. Baisser les salaires peut même aggraver la situation. Le salaire est un coût pour l'entreprise, mais aussi un revenu pour le ménage : si tous les salaires baissent, la consommation recule, les carnets de commandes se vident un peu plus, et les entreprises réduisent encore leurs effectifs.
Le remède est un soutien de la demande : dépenses publiques, baisse des impôts des ménages modestes, baisse des taux d'intérêt pour encourager l'investissement.
4. Le chômage structurel : quand l'offre et la demande ne se rencontrent pas
Restent les 260 offres non pourvues de Ormanville. Ce chômage-là ne vient ni d'un salaire trop élevé ni d'un manque de demande : des emplois existent, des candidats aussi, mais ils ne se rencontrent pas. On parle de chômage structurel parce qu'il tient au fonctionnement durable du marché du travail plutôt qu'aux hauts et bas de la conjoncture.
Les problèmes d'appariement. Le mot désigne la mise en relation d'un poste et d'un travailleur. L'appariement échoue quand les qualifications ne correspondent pas (l'ouvrier licencié de l'automobile n'est pas développeur), quand les emplois sont loin des chômeurs (le poste de couvreur est à cinquante kilomètres, sans transport en commun), ou simplement quand la recherche prend du temps. Une part de chômage dit frictionnel est inévitable : il faut quelques semaines pour passer d'un emploi à un autre.
Les asymétries d'information. L'employeur ne connaît pas la productivité réelle d'un candidat ; il se fie au diplôme, à l'expérience, parfois à des préjugés. Les jeunes sans expérience et les chômeurs de longue durée en pâtissent : leur CV inspire une méfiance qui allonge leur chômage, lequel inspire plus de méfiance encore.
Le salaire d'efficience. Certaines entreprises paient volontairement au-dessus du salaire d'équilibre pour attirer les meilleurs candidats, fidéliser leurs salariés et les inciter à l'effort. C'est rationnel pour chacune, mais à l'échelle de l'économie, le salaire moyen se fixe au-dessus du niveau qui assurerait le plein-emploi.
Les institutions. Le salaire minimum, les règles de licenciement, l'indemnisation du chômage influencent l'offre et la demande de travail. Leurs effets sont discutés : une forte protection de l'emploi freine les licenciements mais aussi les embauches ; une indemnisation généreuse peut allonger la recherche, mais elle permet aussi de trouver un poste mieux adapté.
5. Conjoncturel ou structurel : la courbe de Beveridge
Pour distinguer les deux grandes familles, on croise le taux de chômage et le taux d'emplois vacants (la part des postes qui restent à pourvoir).
| Période (fictive) | Taux de chômage | Taux d'emplois vacants |
|---|---|---|
| A | 6 % | 2,5 % |
| B | 9 % | 1,0 % |
| C | 9 % | 2,5 % |
Données fictives à visée pédagogique.
Entre A et B, le chômage monte pendant que les emplois vacants se raréfient : les entreprises n'embauchent plus, c'est le signe d'une insuffisance de la demande, donc d'un chômage conjoncturel. En C, le chômage est aussi élevé qu'en B, mais les postes vacants restent nombreux : les emplois existent et ne trouvent pas preneur, ce qui indique une dégradation de l'appariement, donc un chômage structurel. Graphiquement, un déplacement le long de la courbe traduit la conjoncture ; un déplacement de la courbe vers l'extérieur traduit un problème structurel.
Attention à un mécanisme qui relie les deux : un chômage conjoncturel qui dure peut devenir structurel. Les chômeurs de longue durée perdent une partie de leurs compétences et de leur réseau, et les recruteurs s'en méfient. Les économistes parlent d'effet d'hystérèse : le chômage persiste alors que sa cause initiale a disparu.
6. À chaque diagnostic sa politique
| Diagnostic | Politique | Exemple d'outil | Limite principale |
|---|---|---|---|
| Coût du travail trop élevé | Baisser le coût du travail | Allègements de cotisations sociales sur les bas salaires | Coût pour les finances publiques, effet d'aubaine |
| Demande insuffisante | Soutenir la demande | Relance budgétaire, baisse des taux d'intérêt | Endettement public, fuite de la relance vers les importations |
| Inadéquation des qualifications | Former | Formation des chômeurs, apprentissage | Effets lents, formations parfois mal ciblées |
| Mauvais appariement | Mieux mettre en relation | Accompagnement renforcé, aide à la mobilité | Ne crée pas d'emplois s'il n'y en a pas |
| Rigidités institutionnelles | Flexibiliser | Assouplir les contrats ou les règles de licenciement | Précarité, segmentation du marché du travail |
La flexicurité, souvent associée au Danemark, cherche à concilier deux exigences : une grande facilité pour les entreprises à embaucher et à licencier, compensée par une indemnisation élevée et un accompagnement intensif des chômeurs vers un nouvel emploi. Elle coûte cher aux finances publiques.
Retour à Ormanville : aucune politique unique ne suffirait. Les allègements de charges aideraient peut-être le café ; ils ne rendraient pas de commandes à l'équipementier. Une relance soutiendrait l'activité ; elle ne transformerait pas un ouvrier de l'automobile en aide-soignant. Les politiques de l'emploi se combinent parce que le chômage a plusieurs causes à la fois.
7. Les erreurs qui coûtent des points
- Calculer le taux de chômage en divisant par la population totale : on divise par la population active.
- Écrire que tout chômeur est inscrit au service public de l'emploi, ou l'inverse : la définition du BIT ne dépend pas de l'inscription.
- Confondre chômage keynésien et chômage classique sous prétexte qu'ils sont tous deux « liés aux salaires » : l'un voit le salaire comme un coût, l'autre comme un revenu.
- Présenter le chômage structurel comme le seul chômage « dû aux chômeurs » : il tient aux institutions, à l'information, à la géographie, pas à la mauvaise volonté.
- Proposer une politique sans dire à quelle cause elle répond.
8. S'entraîner : trois questions d'examen corrigées
Mobilisation des connaissances : « Montrez que l'insuffisance de la demande peut être à l'origine du chômage. »
Les entreprises fixent leur production en fonction des ventes qu'elles anticipent. Si les ménages réduisent leur consommation, par exemple parce qu'ils craignent l'avenir, et si les entreprises reportent leurs investissements, la demande effective diminue. Les entreprises produisent moins et ont besoin de moins de main-d'œuvre : elles cessent d'embaucher ou licencient. Ce chômage est involontaire, puisque des personnes prêtes à travailler au salaire en vigueur ne trouvent pas d'emploi. Il peut s'entretenir lui-même : les nouveaux chômeurs disposent de revenus plus faibles, consomment moins, ce qui réduit encore la demande.
Étude d'un document : à partir du tableau de la partie 5
Comparez les périodes B et C, puis montrez ce que cette comparaison révèle sur la nature du chômage.
En B comme en C, 9 % des actifs sont au chômage. Mais en B, 1 % des postes seulement sont vacants, contre 2,5 % en C, soit deux fois et demie plus. En B, le chômage s'accompagne d'une rareté des offres : il traduit une insuffisance de la demande adressée aux entreprises. En C, le même chômage coexiste avec de nombreux postes non pourvus : l'offre et la demande de travail existent mais ne se rencontrent pas, ce qui renvoie à un chômage structurel lié à des problèmes d'appariement.
Raisonnement : « Montrez que les politiques de formation peuvent contribuer à lutter contre le chômage structurel. »
Plan possible en deux temps. D'abord, expliquer qu'une partie du chômage structurel tient à l'inadéquation entre les qualifications des chômeurs et celles que recherchent les entreprises, en s'appuyant sur des offres non pourvues dans des métiers précis. Ensuite, montrer que la formation agit sur deux mécanismes : elle rapproche les compétences des besoins, ce qui améliore l'appariement ; elle réduit l'asymétrie d'information, puisqu'un titre reconnu rassure l'employeur sur la productivité d'un candidat, en particulier un chômeur de longue durée exposé à l'effet d'hystérèse. Nuance attendue : la formation agit lentement et ne crée pas d'emplois là où la demande manque.
Conclusion
Expliquer le chômage suppose de renoncer à une cause unique. Le chômage classique accuse un coût du travail trop élevé, le chômage keynésien une demande insuffisante, le chômage structurel une rencontre difficile entre des postes et des travailleurs, sous l'effet de l'information imparfaite, des salaires d'efficience et des institutions. Ces explications ne s'excluent pas : elles éclairent des chômeurs différents, au même moment et parfois dans la même ville. La copie réussie est celle qui relie chaque cause à un mécanisme précis et chaque politique à la cause qu'elle vise. Une question reste ouverte pour la suite du programme : les transformations du travail, plateformes, automatisation, multiplication des contrats courts, rendent-elles la frontière entre emploi et chômage plus floue qu'autrefois ?
Bibliographie
- John Maynard Keynes, Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie.
- Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le Chômage, fatalité ou nécessité ?
- Olivier Blanchard, Macroéconomie.