Fiche de cours — Sciences économiques et sociales, spécialité Terminale — environ 2 400 mots, avec un tableau d'exercice entièrement fictif et des questions corrigées.
Trois badges sur un mur
Dans le salon de la famille Morel, quelqu'un a eu l'idée d'encadrer côte à côte trois objets. Le premier est le badge d'usine du grand-père, ouvrier soudeur dans une entreprise de construction métallique. Le deuxième est la carte professionnelle du père, technicien de maintenance devenu chef d'équipe. Le troisième est le badge hospitalier de la fille, Inès, infirmière en service de réanimation après trois années d'études.
La famille y voit une histoire d'ascension, et elle a sans doute raison. Mais un sociologue poserait trois questions gênantes. Les Morel ont-ils grimpé grâce à leurs efforts, ou parce que l'économie française a supprimé des postes d'ouvriers et créé des postes de techniciens et de soignants ? Inès, beaucoup plus diplômée que son grand-père, a-t-elle une position sociale plus élevée dans la même proportion ? Et combien de petits-enfants d'ouvriers, dans la même ville, ont connu un trajet comparable ?
Les Morel sont des personnages fictifs. Ils serviront de fil rouge tout au long de la fiche : chaque notion sera testée sur leur cas, ce qui fournit aussi des exemples personnels pour l'épreuve, plus convaincants que ceux que tout le monde recopie.
Plan de la fiche
- Décrire la structure sociale avant de mesurer les déplacements
- La mobilité sociale : un vocabulaire précis
- Lire une table de mobilité sans se tromper
- Mobilité observée, mobilité structurelle, fluidité
- Le paradoxe d'Anderson : plus de diplômes, pas toujours plus haut
- Ce qui explique la mobilité et l'immobilité
- Pièges classiques à l'écrit
- Exercices d'application corrigés
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1. Décrire la structure sociale avant de mesurer les déplacements
On ne peut pas dire qu'une personne a « monté » sans disposer d'une échelle. En France, l'outil de référence est la nomenclature des professions et catégories socioprofessionnelles (PCS) élaborée par l'Insee. Elle classe les actifs et les anciens actifs en grands groupes à partir de plusieurs critères combinés : le statut (indépendant ou salarié), la profession exercée, la qualification, la position hiérarchique, et pour les indépendants la taille de l'entreprise.
Les grands groupes sont : agriculteurs exploitants ; artisans, commerçants et chefs d'entreprise ; cadres et professions intellectuelles supérieures ; professions intermédiaires ; employés ; ouvriers. Le grand-père Morel est ouvrier, son fils relève des professions intermédiaires, Inès aussi.
Deux remarques sont attendues à l'écrit. Ces groupes ne sont pas strictement hiérarchisés : un artisan n'est ni « au-dessus » ni « en dessous » d'un employé. Et la structure elle-même a bougé : sur le long terme, agriculteurs et ouvriers ont reculé dans la population active, cadres et professions intermédiaires ont progressé. Toute mesure de la mobilité doit tenir compte de ce mouvement de fond.
2. La mobilité sociale : un vocabulaire précis
La mobilité sociale désigne le changement de position d'un individu dans la structure sociale. Elle se décline selon deux axes qu'il faut savoir croiser.
Selon la période observée :
- la mobilité intergénérationnelle compare la position d'un individu à celle de ses parents (Inès par rapport à son père) ;
- la mobilité intragénérationnelle suit un même individu au cours de sa carrière (le père Morel, technicien devenu chef d'équipe).
Selon la direction :
- la mobilité verticale implique un changement de rang, ascendante si l'on progresse, descendante si l'on recule (on parle alors aussi de déclassement) ;
- la mobilité horizontale désigne un changement de groupe sans changement net de rang, par exemple le passage d'un statut d'ouvrier qualifié à celui d'artisan.
À l'inverse, l'immobilité sociale ou reproduction sociale décrit le maintien dans la position d'origine. Elle n'a rien d'anormal en soi : c'est son ampleur et son inégale répartition qui posent question.
On distinguera enfin la mobilité objective, mesurée par les statistiques, et la mobilité subjective, c'est-à-dire le sentiment qu'ont les individus d'avoir progressé ou régressé. Inès a le sentiment d'avoir nettement progressé par rapport à son père : études supérieures, métier reconnu, responsabilités en réanimation. Les tables la classeraient pourtant en situation d'immobilité, puisque père et fille relèvent du même groupe.
3. Lire une table de mobilité sans se tromper
Les tables de mobilité croisent la position sociale d'un individu (sa position, ou destinée) et celle de son parent (son origine). En France, elles sont construites à partir de grandes enquêtes de l'Insee qui interrogent les personnes sur leur profession et sur celle de leurs parents.
Le tableau ci-dessous est entièrement fictif. Les chiffres ont été choisis pour l'exercice et ne décrivent pas la société française. Il porte sur 1 000 individus d'un pays imaginaire, répartis en quatre groupes simplifiés. Les lignes donnent l'origine (groupe du père), les colonnes la position atteinte.
Tableau 1 — Effectifs (données fictives)
| Origine ↓ / Position → | Cadres | Prof. intermédiaires | Employés | Ouvriers | Total |
|---|---|---|---|---|---|
| Cadres | 50 | 25 | 15 | 10 | 100 |
| Prof. intermédiaires | 50 | 70 | 40 | 40 | 200 |
| Employés | 30 | 60 | 60 | 50 | 200 |
| Ouvriers | 40 | 85 | 105 | 270 | 500 |
| Total | 170 | 240 | 220 | 370 | 1 000 |
La diagonale (50, 70, 60, 270) regroupe les immobiles : 450 personnes sur 1 000. Les 550 autres sont mobiles.
À partir des effectifs, on calcule deux types de pourcentages, et toute la difficulté est de ne pas les confondre.
La table de destinée répond à la question : que deviennent les enfants issus d'un groupe ? On divise chaque case par le total de sa ligne. Ici, parmi 100 fils d'ouvriers, 54 sont ouvriers (270 / 500) et 8 sont cadres (40 / 500). Parmi 100 fils de cadres, 50 sont cadres et 10 sont ouvriers.
La table de recrutement répond à une autre question : d'où viennent les membres d'un groupe ? On divise chaque case par le total de sa colonne. Parmi 100 cadres, environ 29 sont fils de cadres (50 / 170) et environ 24 sont fils d'ouvriers (40 / 170). Parmi 100 ouvriers, 73 environ sont fils d'ouvriers (270 / 370).
Remarquez le piège : près d'un cadre sur quatre est fils d'ouvrier, ce qui semble indiquer une forte ouverture. Pourtant, un fils d'ouvrier n'a que 8 chances sur 100 de devenir cadre, contre 50 pour un fils de cadre. Le recrutement reflète surtout la taille des groupes d'origine : les ouvriers étaient si nombreux dans la génération des pères qu'ils fournissent mécaniquement beaucoup de cadres, même avec des chances individuelles faibles.
Une phrase de lecture correcte reprend la population de référence, le chiffre et la source : selon ce tableau fictif, sur 100 fils de cadres, 50 sont eux-mêmes cadres.
4. Mobilité observée, mobilité structurelle, fluidité
La mobilité observée (ou brute) est la part des individus dont la position diffère de l'origine : ici 55 %. Elle ne dit pas pourquoi ils ont bougé.
Comparons les marges du tableau. Les pères comptaient 100 cadres et 500 ouvriers ; les fils comptent 170 cadres et 370 ouvriers. Il y a 70 places de cadres de plus que de pères cadres : même si tous les fils de cadres restaient cadres, 70 personnes au moins devraient venir d'ailleurs. Cette part de mobilité imposée par la transformation de la structure des emplois s'appelle la mobilité structurelle. On l'estime traditionnellement par la moitié de la somme des écarts entre les marges : (70 + 40 + 20 + 130) / 2 = 130, soit 13 % de l'effectif.
Le reste, 55 % − 13 % = 42 %, était appelé mobilité nette et interprété comme la mobilité « choisie » ou liée à l'ouverture de la société. Les sociologues ont largement abandonné cette décomposition, jugée trop mécanique : elle suppose qu'on puisse séparer les mouvements liés à la structure de ceux qui ne le seraient pas, alors que les deux sont mêlés dans chaque trajectoire.
On lui préfère la fluidité sociale, qui mesure l'égalité des chances d'accès aux positions indépendamment des changements de structure. L'outil est le rapport des chances relatives (ou odds ratio). Dans notre tableau, un fils de cadre a 50 chances de devenir cadre pour 10 de devenir ouvrier, soit un rapport de 5. Un fils d'ouvrier en a 40 pour 270, soit environ 0,15. Le rapport entre les deux est d'environ 34 : le fils de cadre a, toutes choses égales par ailleurs, trente-quatre fois plus de chances que le fils d'ouvrier d'être cadre plutôt qu'ouvrier. Une société parfaitement fluide aurait un rapport égal à 1.
Retour aux Morel : leur ascension est en bonne partie structurelle, l'industrie ayant perdu des ouvriers quand la santé et la maintenance recrutaient. Elle n'en est pas moins réelle, mais elle ne prouve pas que la société soit devenue plus égalitaire.
5. Le paradoxe d'Anderson : plus de diplômes, pas toujours plus haut
Le sociologue américain C. Arnold Anderson a mis en évidence, au début des années 1960, un résultat déroutant : un fils plus diplômé que son père n'occupe pas nécessairement une position sociale plus élevée. Une partie des enfants plus diplômés connaissent l'immobilité, voire un déclassement.
L'explication tient à la valeur relative des diplômes. Quand l'accès aux études se généralise, le nombre de diplômés augmente plus vite que le nombre de positions élevées. Un même titre ouvre alors des portes moins prestigieuses qu'une génération plus tôt : on parle d'inflation des diplômes.
Raymond Boudon a prolongé l'analyse dans L'Inégalité des chances : la démocratisation scolaire ne suffit pas à accroître la mobilité, parce que les familles des milieux favorisés poussent leurs enfants vers les diplômes les plus rares, maintenant ainsi l'écart.
Inès a un diplôme de niveau licence, son grand-père le certificat d'études. L'écart de diplôme est immense ; l'écart de position, réel mais plus modeste. C'est exactement ce que le paradoxe permet de comprendre.
6. Ce qui explique la mobilité et l'immobilité
Les sujets demandent souvent d'expliquer plusieurs déterminants. On peut en distinguer quatre familles.
L'évolution de la structure socioprofessionnelle. C'est le moteur de la mobilité structurelle : tertiarisation, recul de l'agriculture et de l'industrie, essor des emplois qualifiés. Elle crée des places en haut et en supprime en bas, indépendamment des individus.
L'école et le diplôme. Le diplôme est devenu le principal canal d'accès aux positions qualifiées. Mais la réussite scolaire reste liée à l'origine sociale. Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ont montré dans Les Héritiers que l'école récompense des dispositions culturelles inégalement transmises par les familles, ce qui en fait aussi un instrument de reproduction.
Les ressources familiales. Bourdieu distingue plusieurs formes de capital que les familles transmettent : économique (patrimoine, revenus permettant de financer des études longues), culturel (rapport à la langue, aux livres, aux attentes scolaires), social (réseau de relations utiles pour un stage ou un emploi). Les configurations familiales comptent aussi : la taille de la fratrie, le niveau de diplôme de la mère, l'attention portée aux études. Chez les Morel, le père a suivi chaque bulletin d'Inès : cette attention a pesé autant que l'argent.
Les aspirations et les choix. Pour Boudon, les familles font des choix d'orientation en comparant coûts, risques et bénéfices selon leur position : à résultats égaux, un enfant de milieu populaire renonce plus souvent à une filière longue, jugée risquée. Les aspirations se forment donc elles aussi dans un milieu donné.
Dernier point : le genre. Comparées à leur mère, les femmes apparaissent plus mobiles ; comparées à leur père, elles connaissent davantage de mobilité descendante, du fait de leur concentration dans certains groupes comme les employés.
7. Pièges classiques à l'écrit
- Confondre destinée et recrutement. Avant tout calcul, se demander : je pars de l'origine (ligne) ou de la position (colonne) ?
- Additionner des pourcentages de lignes différentes. On peut additionner dans une même ligne de la table de destinée, jamais d'une ligne à l'autre.
- Lire un fort recrutement comme une forte égalité des chances. Le recrutement dépend de la taille des groupes d'origine.
- Présenter la mobilité nette comme une preuve de méritocratie. Rappeler les limites de la décomposition et préférer la fluidité.
- Oublier les limites des tables. Elles comparent deux moments seulement, dépendent de la nomenclature, mesurent la position par la profession sans tenir compte du revenu ou du patrimoine, et peuvent masquer la mobilité à l'intérieur d'un même groupe.
8. Exercices d'application corrigés
Question 1 (mobilisation de connaissances). Distinguez mobilité observée et fluidité sociale.
Corrigé. La mobilité observée est la proportion d'individus qui n'occupent pas la même position que leur parent ; elle dépend en partie des changements de la structure des emplois. La fluidité sociale mesure l'égalité des chances d'accéder à une position selon l'origine, une fois neutralisés ces changements, grâce au rapport des chances relatives.
Question 2 (étude de document, à partir du tableau fictif). Calculez et interprétez la part des fils d'employés devenus cadres, puis la part des cadres qui sont fils d'employés.
Corrigé. Part des fils d'employés devenus cadres : 30 / 200 = 15 %. Selon ce tableau fictif, sur 100 fils d'employés, 15 sont devenus cadres (table de destinée). Part des cadres fils d'employés : 30 / 170, soit environ 18 %. Sur 100 cadres, environ 18 ont un père employé (table de recrutement). Les deux chiffres décrivent les mêmes 30 personnes, vues depuis l'origine dans le premier cas, depuis la position dans le second.
Question 3 (raisonnement). Montrez que l'élévation du niveau de diplôme ne garantit pas une mobilité ascendante.
Corrigé. Le diplôme est un passage de plus en plus nécessaire vers les positions qualifiées, mais sa valeur dépend de sa rareté. Lorsque le nombre de diplômés augmente plus vite que le nombre d'emplois qualifiés, un même titre conduit à des positions moins élevées qu'auparavant : c'est le paradoxe d'Anderson. Un enfant plus diplômé que son parent peut donc rester dans le même groupe, voire connaître un déclassement.
Conclusion
Mesurer la mobilité suppose une échelle (les PCS), un instrument (les tables) et beaucoup de prudence dans la lecture. La société française a connu une mobilité importante, mais largement portée par la transformation des emplois ; l'égalité des chances, mesurée par la fluidité, progresse plus lentement. Reste à savoir ce que deviendra cette mobilité lorsque la structure des emplois cessera de créer autant de places en haut de l'échelle.
Bibliographie
- Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, Les Héritiers. Les étudiants et la culture, Éditions de Minuit.
- Raymond Boudon, L'Inégalité des chances, Armand Colin.
- Dominique Merllié, Jean Prévot, La Mobilité sociale, La Découverte, coll. Repères.
- Camille Peugny, Le Déclassement, Grasset.