Quelles inégalités sont compatibles avec les différentes conceptions de la justice sociale ? Fiche SES

2 165 mots · ≈7 pages · Terminale · Fiche

Fiche de cours — Sciences économiques et sociales, terminale — environ 2 200 mots, avec un cas suivi et des questions d'examen corrigées.

Une cagnotte à partager

Une classe de terminale (fictive) remporte un concours de projets solidaires organisé par sa région : 1 500 euros, à utiliser pour le voyage de fin d'année à Lisbonne, qui coûte 450 euros par élève. Les trente élèves se réunissent pour décider de la répartition, et la discussion s'enflamme.

Inès propose de donner 50 euros à chacun : c'est la classe entière qui a gagné. Mathis objecte que six élèves seulement ont réellement monté le dossier et qu'ils méritent davantage. Clara fait remarquer que trois camarades ne partiront pas du tout faute d'argent, et qu'il faudrait d'abord leur payer le voyage. Hugo, lui, refuse que le conseil de classe décide à sa place : la somme devrait être confiée à ceux qui l'ont gagnée, libres d'en faire don ou non. Enfin, Sacha propose de choisir la répartition qui permettra au plus grand nombre de partir.

Personne n'est de mauvaise foi. Chacun défend une idée différente de ce qui est juste, et chacune de ces idées correspond à une grande conception de la justice sociale étudiée en terminale. La question du chapitre est là : quelles inégalités sont acceptables, et au nom de quel principe ? Le cas reviendra dans chaque partie : à la fin, on saura nommer la théorie que défend chacun des cinq élèves, et dire ce qu'elle tolère comme écarts.

Le cas et toutes les données de cette fiche sont des données fictives à visée pédagogique.

Plan de la fiche

  1. Des inégalités multiformes et qui se cumulent
  2. Mesurer les inégalités : quatre outils
  3. Trois formes d'égalité
  4. Quatre conceptions de la justice sociale
  5. Ce que font les pouvoirs publics
  6. Les débats sur l'action publique
  7. Les erreurs qui coûtent des points
  8. S'entraîner : trois questions d'examen corrigées

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1. Des inégalités multiformes et qui se cumulent

On parle d'inégalité lorsqu'une différence entre individus ou groupes se traduit par un accès inégal à des ressources socialement valorisées : revenus, patrimoine, santé, diplômes, logement, pouvoir, temps libre, reconnaissance. Une différence de goût n'est pas une inégalité ; une différence d'espérance de vie selon la profession en est une.

Les inégalités sont multiformes : elles sont économiques (revenus, patrimoine) et sociales (accès à l'éducation, à la santé, au logement, à la culture). Elles sont aussi cumulatives : elles se renforcent les unes les autres. Les trois élèves qui ne peuvent pas payer le voyage vivent peut-être dans un logement exigu, où il est difficile de travailler le soir ; leurs résultats scolaires s'en ressentent, ce qui pèsera sur leur orientation, puis sur leur revenu futur. Une inégalité économique se convertit en inégalité scolaire, qui redevient plus tard une inégalité économique. Elles peuvent enfin se transmettre d'une génération à l'autre, notamment par l'héritage du patrimoine.

2. Mesurer les inégalités : quatre outils

Avant de juger, il faut mesurer ; quatre outils sont attendus.

Le rapport interdécile. On classe la population par revenu croissant et on la découpe en dix groupes de même taille. Le premier décile (D1) est le revenu au-dessous duquel se trouvent les 10 % les plus modestes ; le neuvième décile (D9), celui au-dessus duquel se trouvent les 10 % les plus aisés. Le rapport D9/D1 indique combien de fois le seuil d'entrée des plus aisés dépasse le plafond des plus modestes. Si D1 vaut 1 000 euros mensuels et D9 vaut 3 500 euros, le rapport est de 3,5.

La courbe de Lorenz. Elle représente, en abscisse, la part cumulée de la population, classée du plus pauvre au plus riche, et en ordonnée la part cumulée du revenu ou du patrimoine qu'elle détient. En situation d'égalité parfaite, les 20 % les plus pauvres détiendraient 20 % des revenus, et la courbe se confondrait avec la diagonale. Plus elle s'en éloigne, plus la répartition est inégale.

Le coefficient de Gini. Il mesure la surface entre la diagonale et la courbe de Lorenz, rapportée à la surface totale sous la diagonale. Il varie entre 0 (égalité parfaite) et 1 (une seule personne détient tout). Pratique pour comparer des pays ou des périodes, il résume toute une distribution en un seul chiffre, et deux répartitions très différentes peuvent avoir le même coefficient.

La part des plus riches. On calcule la part du revenu ou du patrimoine total détenue par les 10 %, les 1 % ou même les 0,1 % les plus aisés. Cet indicateur saisit ce que le rapport interdécile ignore : ce qui se passe tout en haut de la distribution, où se concentre le patrimoine.

3. Trois formes d'égalité

L'égalité des droits signifie que tous sont soumis aux mêmes lois et disposent des mêmes droits civils et politiques. Elle exclut les privilèges de naissance. Dans le cas de la classe, elle garantit que chaque élève a la même voix au vote sur la répartition.

L'égalité des chances vise à ce que la position sociale de chacun dépende de ses efforts et de ses talents, et non de son origine. Elle accepte des écarts de résultats, à condition que le point de départ ait été équitable. C'est l'idéal de la méritocratie, dont Mathis se réclame lorsqu'il veut récompenser les six élèves qui ont travaillé. Les sociologues rappellent toutefois que le « mérite » lui-même dépend en partie des ressources familiales.

L'égalité des situations (ou des places) cherche à réduire les écarts de conditions de vie entre les positions elles-mêmes : revenus, conditions de travail, accès au logement. Clara, qui veut d'abord financer le voyage de ceux qui ne peuvent pas partir, raisonne en ces termes.

Ces trois formes peuvent entrer en tension. Une stricte égalité des situations limite les écarts que l'égalité des chances jugeait légitimes ; une égalité des chances parfaite peut produire des situations très inégales, que leurs bénéficiaires présentent alors comme méritées. François Dubet a résumé ce dilemme dans le titre de son livre Les Places et les chances.

4. Quatre conceptions de la justice sociale

L'utilitarisme, associé à Jeremy Bentham puis à John Stuart Mill, juge une situation à la somme de bien-être qu'elle produit. Une inégalité est acceptable si elle augmente le bien-être total, par exemple parce qu'elle incite à produire davantage. C'est le raisonnement de Sacha, qui veut maximiser le nombre de partants. La limite est connue : l'utilitarisme peut justifier de sacrifier une minorité si la majorité y gagne davantage.

Le libertarisme, défendu notamment par Robert Nozick dans Anarchie, État et utopie, place au premier rang le respect des droits de propriété et de la liberté individuelle. Une répartition est juste si les biens ont été acquis et transmis de façon légitime, quelle que soit l'ampleur des écarts qui en résultent. La redistribution imposée par l'État y est vue comme une atteinte à ces droits ; seule la charité volontaire est légitime. Hugo pense ainsi.

L'égalitarisme libéral de John Rawls, exposé dans Théorie de la justice, part d'une expérience de pensée : choisir les principes d'une société juste sous un voile d'ignorance, sans savoir quelle place on y occupera. Rawls en tire deux principes. Le premier garantit à tous les libertés fondamentales les plus étendues compatibles avec celles des autres. Le second exige une égalité équitable des chances et n'admet les inégalités économiques que si elles profitent aux plus défavorisés : c'est le principe de différence. Un médecin peut gagner plus qu'un employé si cette inégalité, par exemple en attirant des talents vers la médecine, améliore la situation des plus modestes.

L'égalitarisme strict juge injuste toute inégalité de situation qui n'est pas choisie et cherche à les réduire au maximum. C'est la position d'Inès, qui veut des parts identiques.

Conception Égalité privilégiée Inégalités acceptées Dans la classe
Utilitarisme Aucune en soi Celles qui augmentent le bien-être total Sacha
Libertarisme Égalité des droits Toutes celles issues d'échanges légitimes Hugo
Égalitarisme libéral (Rawls) Droits et chances Celles qui améliorent le sort des plus défavorisés Clara, en partie
Égalitarisme strict Situations Presque aucune Inès

5. Ce que font les pouvoirs publics

La fiscalité. Un impôt progressif, dont le taux augmente avec le revenu, réduit les écarts après impôt ; un impôt proportionnel ne les modifie pas ; certains impôts sur la consommation pèsent davantage, en proportion, sur les ménages modestes, qui consomment une plus grande part de leur revenu.

La protection sociale. Elle opère une redistribution horizontale (des bien-portants vers les malades, des actifs vers les retraités) et une redistribution verticale (des ménages aisés vers les ménages modestes), au moyen de prestations sous condition de ressources ou de minima sociaux.

Les services collectifs. École, hôpital, transports publics, bibliothèques fournissent gratuitement ou à bas prix des biens dont l'accès dépendrait sinon du revenu. Ils contribuent à l'égalité des chances autant qu'à l'égalité des situations.

La lutte contre les discriminations. Interdire les traitements défavorables fondés sur l'origine, le sexe, le handicap ou le lieu de résidence relève de l'égalité des droits ; les mesures de discrimination positive, qui accordent des avantages ciblés à des groupes désavantagés, relèvent de l'égalité des chances.

6. Les débats sur l'action publique

L'efficacité. Une redistribution forte pourrait décourager le travail et l'investissement : si un supplément de revenu est largement prélevé, l'incitation à l'obtenir diminue. On parle de trappe à inactivité lorsque reprendre un emploi rapporte peu par rapport aux prestations perdues. D'autres travaux insistent au contraire sur les effets positifs de la redistribution sur la santé, l'éducation et donc la productivité.

La légitimité. La redistribution suppose que les contribuables acceptent l'impôt. Si une partie de la population juge l'effort mal réparti, ou soupçonne des abus, le consentement à l'impôt s'érode, et avec lui la possibilité même de redistribuer.

Le financement. Avec le vieillissement, les dépenses sociales augmentent, ce qui impose d'arbitrer entre impôts, cotisations et dette.

7. Les erreurs qui coûtent des points

  • Confondre différence et inégalité : une inégalité suppose une hiérarchie dans l'accès à des ressources valorisées.
  • Lire D9/D1 comme le rapport entre le revenu moyen des riches et celui des pauvres : ce sont des seuils.
  • Écrire qu'un Gini de 0,3 signifie que « 30 % de la population est pauvre ».
  • Présenter Rawls comme un partisan de l'égalité stricte : il accepte les inégalités qui profitent aux plus défavorisés.
  • Assimiler libertarisme et absence de règles : il défend fermement l'égalité des droits.

8. S'entraîner : trois questions d'examen corrigées

Mobilisation des connaissances : « Distinguez égalité des chances et égalité des situations. »

L'égalité des chances vise à ce que chacun ait les mêmes possibilités d'accéder aux différentes positions sociales, quelle que soit son origine ; elle accepte des écarts de résultats s'ils proviennent des efforts et des talents. L'égalité des situations vise à réduire les écarts entre les positions elles-mêmes, par exemple les revenus ou les conditions de logement. Une bourse scolaire relève de la première, un minimum social de la seconde.

Étude d'un document : répartition fictive des revenus

Groupe de la population Part du revenu total, pays A Part du revenu total, pays B
20 % les plus modestes 8 % 5 %
20 % suivants 13 % 10 %
20 % du milieu 17 % 15 %
20 % suivants 23 % 22 %
20 % les plus aisés 39 % 48 %

Données fictives à visée pédagogique.

Comparez la répartition des revenus dans les deux pays. Dans le pays A, les 20 % les plus aisés perçoivent 39 % du revenu total, soit près de cinq fois la part des 20 % les plus modestes (8 %). Dans le pays B, ils en perçoivent 48 %, soit près de dix fois la part des plus modestes (5 %). La répartition est donc nettement plus inégalitaire dans le pays B : sa courbe de Lorenz serait plus éloignée de la diagonale et son coefficient de Gini plus élevé.

Raisonnement : « Montrez que les conceptions de la justice sociale n'acceptent pas les mêmes inégalités. »

Plan possible en deux temps. D'abord, les conceptions qui acceptent des inégalités étendues : le libertarisme, qui les juge légitimes dès lors qu'elles résultent d'échanges libres et de droits de propriété respectés, et l'utilitarisme, qui les admet si elles accroissent le bien-être total. Ensuite, les conceptions plus exigeantes : l'égalitarisme libéral de Rawls, qui n'accepte que les inégalités profitables aux plus défavorisés dans un cadre d'égalité des chances, et l'égalitarisme strict, qui cherche à les réduire au minimum. Illustrer chaque argument par un instrument : impôt progressif, minima sociaux, services publics.

Conclusion

Une société ne peut pas viser toutes les égalités à la fois avec la même intensité. L'égalité des droits fait aujourd'hui l'objet d'un large accord ; l'égalité des chances et l'égalité des situations donnent lieu à des arbitrages que les théories de la justice éclairent sans les trancher. Le libertarisme tolère les écarts issus d'échanges légitimes, l'utilitarisme ceux qui augmentent le bien-être global, Rawls ceux qui profitent aux plus modestes, l'égalitarisme strict presque aucun. Les instruments de mesure permettent de savoir de quoi l'on parle ; le choix d'une politique, lui, dépend de la conception de la justice que l'on retient. Reste une question ouverte : la justice sociale doit-elle se penser seulement à l'échelle nationale, alors que les écarts entre pays dépassent souvent ceux qui existent à l'intérieur de chacun ?

Bibliographie

  • John Rawls, Théorie de la justice.
  • Robert Nozick, Anarchie, État et utopie.
  • John Stuart Mill, L'Utilitarisme.
  • François Dubet, Les Places et les chances.
  • Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle.