Fiche de lecture philosophique, niveau licence, utile aussi en terminale. Environ 2 300 mots : présentation, résumé des dix livres, lexique grec, problèmes majeurs, regard critique et questions corrigées.
Présentation de l'œuvre
Quand on entre une adresse dans un GPS, chaque étape du trajet n'a de sens que par rapport à la destination : on tourne à droite pour rejoindre l'avenue, on prend l'avenue pour atteindre la gare. Si l'on supprimait la destination, toutes les manœuvres deviendraient absurdes. L'Éthique à Nicomaque part d'une intuition comparable : nos actions s'enchaînent les unes aux autres comme des moyens, et il faut qu'il existe un terme qu'on vise pour lui-même, faute de quoi le désir tournerait à vide. Ce terme, Aristote l'appelle eudaimonia, que l'on traduit faute de mieux par « bonheur ».
L'auteur. Aristote (384-322 av. J.-C.), né à Stagire, élève de Platon à l'Académie pendant une vingtaine d'années, précepteur du jeune Alexandre de Macédoine, fonde ensuite à Athènes sa propre école, le Lycée.
Le texte. L'Éthique à Nicomaque n'est pas un livre publié par Aristote au sens moderne : c'est un ensemble de leçons, rédigées pour l'enseignement. Le titre renvoie à Nicomaque, nom du père et du fils d'Aristote ; on suppose souvent que le fils a joué un rôle dans la transmission du texte, sans certitude. Le corpus aristotélicien contient aussi une Éthique à Eudème, avec laquelle l'Éthique à Nicomaque partage trois livres (les livres V, VI et VII).
La place dans l'œuvre. Pour Aristote, l'éthique est une partie de la science politique : chercher le bien de l'individu prépare à chercher celui de la cité. L'ouvrage s'achève d'ailleurs sur une transition vers la Politique.
Le découpage. L'ouvrage compte dix livres, eux-mêmes divisés en chapitres dont la numérotation diffère selon les traditions éditoriales. Le résumé suit donc les livres, en signalant les grands blocs thématiques. Les traductions françaises récentes étant protégées, les termes grecs sont donnés en transcription et les idées reformulées.
Plan de la fiche
- Résumé livre par livre
- Livre I : le bien suprême et le bonheur ;
- Livre II : la vertu éthique et le juste milieu ;
- Livre III : le volontaire, le choix, le courage et la tempérance ;
- Livre IV : les autres vertus éthiques ;
- Livre V : la justice ;
- Livre VI : les vertus intellectuelles et la prudence ;
- Livre VII : l'akrasia et un premier traité du plaisir ;
- Livres VIII et IX : l'amitié ;
- Livre X : le plaisir et la vie contemplative.
- Lexique des notions grecques
- Deux problèmes majeurs
- Méthode et écriture
- Regard critique
- Questions corrigées
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I. Résumé livre par livre
Livre I : le bien suprême et le bonheur
Toute activité humaine, technique ou action, tend vers un bien. Ces biens s'ordonnent : la fabrication des brides sert l'équitation, qui sert l'art militaire, qui sert la politique. Il doit exister une fin ultime, voulue pour elle-même, sinon la série serait infinie. La science qui l'étudie est la politique, science « architectonique » qui ordonne les autres.
Tout le monde s'accorde à nommer cette fin bonheur, mais les opinions divergent sur son contenu : plaisir, honneurs, richesse. Aristote écarte la vie de jouissance, digne du bétail, la vie de l'honneur, qui dépend des autres, et la richesse, simple moyen. Il critique aussi l'Idée platonicienne du Bien : un bien séparé et universel ne serait d'aucune utilité pour agir.
Vient alors l'argument de la fonction (ergon) : comme le joueur de flûte a une tâche propre, l'homme en a une, qui est l'activité de l'âme conforme à la raison. Le bonheur est donc une activité de l'âme selon la vertu, et selon la plus parfaite si elles sont plusieurs, exercée tout au long d'une vie complète. Une journée heureuse ne fait pas un homme heureux. Aristote reconnaît cependant que des biens extérieurs (amis, ressources, santé, bonne naissance) sont nécessaires, et que de grands malheurs, comme ceux de Priam, peuvent ternir une vie vertueuse sans rendre l'homme de bien misérable.
Livre II : la vertu éthique et le juste milieu
La vertu intellectuelle s'acquiert surtout par l'enseignement, la vertu éthique par l'habitude, d'où son nom, apparenté au mot ethos. Nous ne sommes vertueux ni par nature ni contre nature : nous sommes aptes à le devenir. On devient juste en accomplissant des actes justes, comme on devient cithariste en jouant de la cithare.
La vertu n'est ni une affection ni une simple capacité : c'est une disposition stable (hexis). Elle consiste en une médiété (mesotês) entre deux vices, l'un par excès, l'autre par défaut. Ce milieu n'est pas arithmétique mais relatif à nous : la ration qui convient à un athlète comme Milon ne convient pas à un débutant. D'où la définition centrale : la vertu est une disposition à choisir, consistant dans un milieu relatif à nous, déterminé par la raison, et tel que le fixerait l'homme prudent. Aristote dresse un tableau des vertus (courage entre lâcheté et témérité, tempérance entre dérèglement et insensibilité, etc.).
Livre III : le volontaire, le choix, le courage et la tempérance
Avant les vertus particulières, Aristote étudie les conditions de la responsabilité. Est involontaire ce qui se fait par contrainte, quand le principe est extérieur, ou par ignorance des circonstances particulières.
Le choix (proairesis) est plus étroit que le volontaire : les enfants et les animaux agissent volontairement sans choisir. Le choix porte sur ce qui dépend de nous et suit une délibération (bouleusis). On ne délibère pas sur les fins, mais sur les moyens : le médecin ne se demande pas s'il guérira, mais comment. La fin est objet du souhait (boulêsis).
La seconde moitié du livre traite du courage, dont l'objet propre est la peur de la mort au combat, et de la tempérance, qui règle les plaisirs du corps, surtout ceux du toucher.
Livre IV : les autres vertus éthiques
Aristote passe en revue des vertus liées à la vie sociale : la libéralité, juste usage des richesses, entre prodigalité et avarice ; la magnificence, dépense grandiose et appropriée ; la magnanimité (megalopsuchia), disposition de celui qui se juge digne de grandes choses et l'est réellement ; la douceur, face à la colère ; enfin des vertus de la conversation : l'amabilité, la franchise sur soi, entre vantardise et fausse modestie, et l'enjouement (eutrapelia). La pudeur (aidôs) est examinée, mais ce n'est pas une vertu : elle convient aux jeunes gens.
Livre V : la justice
Le mot juste a deux sens. La justice générale, conformité à la loi, est la vertu complète dans son rapport à autrui. La justice particulière concerne le partage des biens. Elle se divise en justice distributive, qui répartit honneurs et richesses selon le mérite, suivant une proportion géométrique, et justice corrective, qui rétablit l'égalité dans les échanges et les torts, suivant une proportion arithmétique : le juge retire à l'un ce qu'il a pris en trop pour le rendre à l'autre.
Aristote examine la réciprocité dans l'échange : pour que le cordonnier et le bâtisseur échangent, leurs produits doivent être rendus commensurables. C'est le besoin (chreia) qui unit les hommes, et la monnaie (nomisma) en est devenue le substitut conventionnel. Le livre se clôt sur l'équité (epieikeia), correctif de la loi : la loi est générale et ne peut prévoir tous les cas ; l'équitable la corrige comme la règle de plomb des bâtisseurs de Lesbos, qui épouse la forme de la pierre.
Livre VI : les vertus intellectuelles et la prudence
La définition de la vertu renvoyait à la droite raison : il faut maintenant l'étudier. La partie rationnelle de l'âme se divise en une partie scientifique, tournée vers ce qui ne peut être autrement, et une partie calculatrice, tournée vers le contingent. Aristote distingue cinq dispositions par lesquelles l'âme atteint le vrai : la science (epistêmê), démonstrative ; l'art (technê), disposition à produire ; la prudence (phronêsis), disposition à agir en vue de ce qui est bon pour l'homme ; l'intellect (nous), qui saisit les principes ; la sagesse (sophia), union de l'intellect et de la science portant sur les réalités les plus hautes.
La prudence est la vertu centrale de la vie pratique. Elle porte sur le particulier, s'acquiert par l'expérience, et c'est pourquoi les jeunes peuvent être bons géomètres sans être prudents. Périclès en est l'exemple, tandis que Thalès et Anaxagore, sages mais ignorants de leurs propres intérêts, incarnent la sophia. Vertu éthique et prudence sont inséparables : la vertu rend le but droit, la prudence les moyens.
Livre VII : l'akrasia et un premier traité du plaisir
Il s'arrête sur l'akrasia, l'incontinence ou faiblesse de la volonté : comment peut-on savoir que c'est mal et le faire quand même ? Socrate niait la possibilité de l'akrasia : personne ne fait le mal en connaissance de cause. Aristote veut sauver à la fois les phénomènes et une part de la thèse socratique. Il distingue avoir un savoir et l'exercer : l'incontinent possède la connaissance, mais, sous l'effet de la passion, il ne l'actualise pas, comme l'homme ivre ou endormi qui récite des vers sans les comprendre. Le raisonnement pratique est interrompu au niveau de la prémisse particulière.
La fin du livre propose une première étude du plaisir, conçu comme activité non entravée d'une disposition conforme à la nature, contre ceux qui en font un simple processus.
Livres VIII et IX : l'amitié
L'amitié (philia) est nécessaire à la vie : personne ne voudrait vivre sans amis, même en possédant tous les autres biens. Elle suppose une bienveillance réciproque et connue. Il y en a trois espèces, selon son objet : l'amitié utile, l'amitié plaisante et l'amitié vertueuse. Les deux premières sont accidentelles et fragiles, car on y aime l'autre pour ce qu'il apporte. La troisième, entre hommes de bien semblables en vertu, est parfaite et durable, mais rare, et demande du temps et de la familiarité.
Le livre IX distingue un mauvais amour de soi, qui accapare les richesses et les plaisirs, et un bon amour de soi, qui consiste à vouloir pour soi le plus beau, c'est-à-dire la vertu. L'homme de bien est à lui-même un ami, et son ami est pour lui comme un autre soi-même. L'homme heureux a-t-il besoin d'amis ? Oui : il trouve plaisir à contempler des actions vertueuses qui lui sont proches, et c'est en partageant la vie et la parole avec un ami qu'il prend conscience de sa propre existence.
Livre X : le plaisir et la vie contemplative
Aristote revient sur le plaisir et discute deux positions opposées : celle d'Eudoxe, pour qui le plaisir est le bien, et celle de ceux qui le condamnent tout entier. Le plaisir n'est pas un mouvement : il est complet à chaque instant, comme l'acte de voir. Il accompagne et achève l'activité, comme un surcroît, à la manière de l'éclat qui s'ajoute à la jeunesse.
Le bonheur, activité selon la vertu la plus haute, est l'activité de la meilleure partie de nous-mêmes, l'intellect : c'est la vie contemplative (theôria), la plus continue et la plus autosuffisante. Une telle vie dépasse la condition humaine : elle est divine en nous. Aristote invite pourtant à ne pas se résigner à des pensées seulement humaines et à s'immortaliser autant qu'il est possible. La vie selon les vertus éthiques et la prudence constitue un bonheur de second rang, proprement humain.
Le livre s'achève sur la nécessité des lois : les discours ne suffisent pas à rendre les hommes bons, il faut une éducation par l'habitude, que seule la cité peut organiser. D'où le passage à l'étude des constitutions, c'est-à-dire à la Politique.
II. Lexique des notions grecques
| Terme | Sens approché | Livre principal |
|---|---|---|
| eudaimonia | bonheur, vie accomplie | I, X |
| ergon | fonction, œuvre propre | I |
| hexis | disposition acquise | II |
| mesotês | médiété, juste milieu | II |
| proairesis | choix délibéré | III |
| phronêsis | prudence, sagesse pratique | VI |
| sophia | sagesse théorétique | VI |
| akrasia | incontinence, faiblesse de la volonté | VII |
| philia | amitié, affection | VIII-IX |
| theôria | contemplation | X |
III. Deux problèmes majeurs
Le juste milieu est-il une médiocrité ?
Le contresens courant consiste à lire la médiété comme une moyenne tiède. Aristote précise que la vertu est un milieu selon son essence, mais un sommet selon l'excellence. Le courageux n'est pas à moitié peureux : il affronte ce qu'il faut, quand il faut, comme il faut. Le milieu est une justesse, non un compromis.
Bonheur pratique ou bonheur contemplatif ?
Le livre I semble définir le bonheur comme l'exercice de toutes les vertus dans une vie complète ; le livre X privilégie la seule contemplation. Les commentateurs opposent une lecture inclusive, où le bonheur rassemble plusieurs biens, et une lecture dominante, où la contemplation est le bien suprême. On peut soutenir que le livre X hiérarchise sans exclure : la vie contemplative est la plus haute, la vie éthique la plus humaine.
IV. Méthode et écriture
Aristote part des opinions reçues (endoxa), celles du grand nombre et des sages, examine les difficultés (apories) qu'elles soulèvent, puis tente de conserver ce qu'elles ont de vrai. Cette méthode dialectique explique la place des exemples (Priam, Milon, Périclès), des proverbes et des débats avec Platon, Socrate ou Eudoxe.
V. Regard critique
L'Éthique à Nicomaque frappe par son réalisme : elle tient compte du corps, des richesses, de la chance, des amis. Elle propose une morale de l'excellence et du caractère plutôt qu'une morale des règles, ce qui explique le renouveau de l'éthique des vertus au XXe siècle. On peut lui reprocher son cadre social, réservé au citoyen libre et aisé, qui exclut esclaves et artisans et place les femmes en position inférieure. Mais l'ouvrage offre des analyses toujours décisives : l'akrasia, l'équité, l'amitié comme condition de la conscience de soi.
VI. Questions corrigées
1. Pourquoi le bonheur est-il la fin ultime ? Parce qu'il est voulu pour lui-même et jamais en vue d'autre chose, et qu'il se suffit à lui-même. Les honneurs, le plaisir ou la vertu sont aussi voulus en vue du bonheur.
2. Qu'est-ce que la vertu éthique selon le livre II ? Une disposition acquise par l'habitude, qui porte à choisir un milieu relatif à nous entre deux vices, ce milieu étant fixé par la raison telle que l'homme prudent l'appliquerait.
3. En quoi la justice corrective diffère-t-elle de la justice distributive ? La distributive répartit selon le mérite (égalité de rapports) ; la corrective rétablit l'égalité dans les échanges et les dommages sans tenir compte de la qualité des personnes (égalité arithmétique).
4. Comment Aristote explique-t-il l'akrasia ? L'incontinent possède le savoir sans l'exercer au moment d'agir : la passion empêche que la connaissance du cas particulier soit actualisée.
5. Pourquoi l'amitié vertueuse est-elle la plus parfaite ? Parce qu'on y aime l'ami pour lui-même et non pour l'utile ou l'agréable ; elle dure autant que la vertu et contient en outre l'utilité et le plaisir.
Bibliographie
- Aristote, Éthique à Nicomaque, traduction de Jules Tricot, Vrin.
- Aristote, Éthique à Nicomaque, traduction de Richard Bodéüs, GF Flammarion.
- Aristote, Politique.
- Pierre Aubenque, La Prudence chez Aristote, PUF.
- Martha Nussbaum, La Fragilité du bien, Éditions de l'Éclat.