Fiche d'histoire — Lycée (Seconde, de l'Antiquité au Moyen Âge ; utile en Première et en début de licence) — environ 2 300 mots.
Présentation
On dit souvent que « l'Empire romain est tombé en 476 ». La formule est commode, mais elle est trompeuse. En 476, c'est seulement la partie occidentale de l'Empire qui perd son dernier empereur. La partie orientale, gouvernée depuis Constantinople, continue d'exister pendant presque mille ans, jusqu'à sa conquête par les Ottomans en 1453. Ses habitants se disaient toujours « Romains » ; c'est l'érudition occidentale de l'époque moderne qui les a appelés « Byzantins », d'après Byzance, l'ancien nom grec de leur capitale.
Pour comprendre cette double destinée, il faut remonter à la fin du IIIe siècle. Face aux invasions et aux usurpations, les empereurs réorganisent le pouvoir en le partageant : c'est la tétrarchie de Dioclétien. Puis Constantin fonde une nouvelle capitale sur le Bosphore et favorise le christianisme. À la mort de Théodose, en 395, l'Empire est confié à ses deux fils, l'un en Orient, l'autre en Occident. Cette répartition, qui n'était pas pensée comme une rupture définitive, devient en pratique une séparation.
Les deux parties connaissent ensuite des sorts opposés. L'Occident, plus exposé et plus fragile, se fragmente en royaumes germaniques. L'Orient, plus riche et mieux défendu, tient bon ; sous Justinien, au VIe siècle, il tente même de reconstituer l'unité de l'Empire.
Problématique : comment et pourquoi l'Empire romain s'est-il scindé en deux ensembles aux destins si différents, et quelles conséquences cette séparation a-t-elle eues sur l'histoire de l'Europe et de la Méditerranée ?
Plan détaillé de la fiche
1. Réorganiser un empire trop vaste (fin IIIe – IVe siècle)
- La crise du IIIe siècle
- Dioclétien et la tétrarchie
- Constantin, le christianisme et Constantinople
2. Le partage de 395 et la fin de l'Occident
- Théodose et ses deux fils
- Un Occident sous pression
- 476 : la déposition de Romulus Augustule
3. L'Orient romain : survivre et reconquérir
- Pourquoi l'Orient résiste
- Justinien et le rêve de l'unité retrouvée
4. Byzance, de Justinien à 1453
- Un empire grec et chrétien
- L'éloignement avec l'Occident
- 1204 et 1453
5. Les conséquences de la séparation
- Deux chrétientés
- Deux héritages politiques et culturels
- Un débat d'historiens : chute ou transformation ?
Chronologie · À retenir · Bibliographie
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1. Réorganiser un empire trop vaste (fin IIIe – IVe siècle)
La crise du IIIe siècle
Au milieu du IIIe siècle, l'Empire romain s'étend de l'Écosse actuelle à l'Euphrate et compte peut-être environ cinquante à soixante millions d'habitants selon les estimations des historiens, qui restent incertaines. Il doit défendre des frontières immenses : le Rhin et le Danube face aux peuples germaniques, l'Orient face à l'Empire perse des Sassanides.
Pendant plusieurs décennies, les empereurs, souvent proclamés par leurs soldats, se succèdent et sont assassinés ; les frontières cèdent, la monnaie se déprécie. Cette période est appelée par les historiens la crise du IIIe siècle. Elle montre une chose : un seul empereur ne peut pas être partout à la fois.
Dioclétien et la tétrarchie
Dioclétien, empereur à partir de 284, apporte une réponse originale. Il s'associe d'abord Maximien, à qui il confie l'Occident, puis, en 293, chacun des deux « Augustes » s'adjoint un « César », appelé à leur succéder : Galère pour Dioclétien, Constance Chlore pour Maximien. Ce gouvernement à quatre est la tétrarchie.
L'Empire reste juridiquement un seul État, avec les mêmes lois, mais le pouvoir se rapproche des frontières : les empereurs résident dans des villes proches des zones menacées, comme Trèves, Milan, Sirmium ou Nicomédie. Rome n'est plus le centre réel du pouvoir. Dioclétien renforce aussi l'armée, multiplie les provinces en les rendant plus petites et réforme l'impôt. Il persécute enfin durement les chrétiens.
Le système fonctionne tant que Dioclétien est là. Après son abdication en 305, les rivalités reprennent et la tétrarchie se défait dans les guerres civiles.
Constantin, le christianisme et Constantinople
Constantin, fils de Constance Chlore, sort vainqueur de ces luttes. En 312, il bat son rival Maxence au pont Milvius, près de Rome, une victoire qu'il attribue à la protection du Dieu des chrétiens. L'année suivante, avec son collègue Licinius, il accorde la liberté de culte, décision qu'on désigne habituellement sous le nom d'édit de Milan (313). En 325, il réunit le concile de Nicée, qui fixe des points essentiels de la doctrine chrétienne.
Devenu seul empereur, Constantin fonde une nouvelle capitale sur le site de l'ancienne Byzance, au bord du Bosphore : Constantinople, inaugurée en 330. Le lieu est stratégique, entre l'Europe et l'Asie, entre la mer Noire et la Méditerranée. La ville reçoit un Sénat et des institutions sur le modèle de Rome : c'est une « nouvelle Rome ». Le centre de gravité de l'Empire se déplace vers l'Est, là où se trouvent les régions les plus peuplées et les plus riches.
2. Le partage de 395 et la fin de l'Occident
Théodose et ses deux fils
Après Constantin, l'Empire est souvent gouverné par plusieurs empereurs à la fois. En 378, à Andrinople, les Goths, installés dans l'Empire, écrasent l'armée romaine et tuent l'empereur Valens. Des peuples entiers vivent désormais à l'intérieur des frontières.
Théodose rétablit la situation en négociant avec les Goths. Il fait aussi du christianisme nicéen la religion officielle de l'Empire, puis interdit les cultes païens. À sa mort, en 395, l'Empire est réparti entre ses deux fils encore jeunes : Arcadius reçoit l'Orient, Honorius l'Occident.
Il faut bien comprendre que ce partage n'est pas, aux yeux des contemporains, la création de deux États. L'Empire reste théoriquement un, les lois sont communes, les deux empereurs sont frères. Mais les deux cours deviennent rivales, les administrations se séparent, et l'on ne verra plus jamais un seul empereur gouverner effectivement l'ensemble. Le partage de 395 est donc une étape décisive, même si la rupture ne se fait que progressivement.
Un Occident sous pression
L'Occident est la partie la plus fragile. Ses frontières, le Rhin et le haut Danube, sont longues et exposées ; ses ressources fiscales sont moindres que celles de l'Orient ; ses empereurs, souvent faibles, dépendent de généraux d'origine barbare.
Les événements s'enchaînent. En 406, des peuples germaniques franchissent le Rhin et se répandent en Gaule puis en Espagne. En 410, les Wisigoths d'Alaric pillent Rome, ce qui ne s'était pas produit depuis des siècles : le choc est immense, et saint Augustin écrit en partie La Cité de Dieu pour répondre à ceux qui accusent les chrétiens d'avoir causé ce désastre. Les Vandales passent en Afrique et prennent Carthage en 439, privant l'Occident de l'une de ses provinces les plus riches. En 451, le général romain Aetius, allié à des peuples germaniques, arrête les Huns d'Attila aux champs Catalauniques. Puis les Vandales pillent à leur tour Rome en 455.
Peu à peu, l'Empire d'Occident n'est plus qu'une coquille : des royaumes wisigoth, burgonde, vandale, franc ou suève se forment sur son territoire, et le pouvoir réel appartient aux chefs militaires.
476 : la déposition de Romulus Augustule
En 476, Odoacre, chef de soldats germaniques au service de Rome, dépose le jeune empereur Romulus Augustule. Il ne se proclame pas empereur : il renvoie les insignes impériaux à Constantinople, reconnaissant en théorie l'autorité de l'empereur d'Orient, Zénon, et gouverne l'Italie en roi.
Les contemporains n'y voient pas la « fin de l'Empire romain », qui existe toujours à Constantinople. C'est plus tard que 476 devient, par convention, la date qui sépare l'Antiquité du Moyen Âge.
3. L'Orient romain : survivre et reconquérir
Pourquoi l'Orient résiste
Plusieurs raisons expliquent la résistance de l'Orient :
- La richesse : l'Égypte, la Syrie, l'Asie Mineure sont des régions urbanisées, peuplées, productives. L'impôt y rentre mieux.
- La géographie : Constantinople, protégée par la mer sur trois côtés et par de puissantes murailles terrestres construites sous Théodose II, est presque imprenable.
- La continuité de l'État : l'Orient conserve une administration solide, une armée payée et une diplomatie habile, qui sait acheter la paix ou dresser les peuples les uns contre les autres.
Justinien et le rêve de l'unité retrouvée
Justinien, empereur de 527 à 565, veut restaurer l'Empire dans son ancienne étendue. Avec son épouse Théodora, qui joue un rôle politique important, et ses généraux Bélisaire et Narsès, il lance la reconquête de l'Occident : l'Afrique est reprise aux Vandales en 533–534, l'Italie aux Ostrogoths au terme d'une guerre très longue et destructrice, et une partie du sud de l'Espagne aux Wisigoths. La Méditerranée redevient presque un lac romain.
Justinien laisse aussi une œuvre durable. Il fait rassembler le droit romain dans le Corpus juris civilis ; redécouvert en Occident au XIIe siècle, il influencera profondément le droit européen. Il fait reconstruire à Constantinople la basilique Sainte-Sophie, consacrée en 537, chef-d'œuvre de l'architecture chrétienne.
Mais la reconquête coûte cher et ne dure pas. La peste frappe à partir de 541. Peu après la mort de Justinien, les Lombards envahissent l'Italie (568), et l'Empire n'en conserve que des morceaux. L'unité méditerranéenne est perdue pour toujours.
4. Byzance, de Justinien à 1453
Un empire grec et chrétien
Au VIIe siècle, l'Empire d'Orient change de visage. Sous Héraclius, le grec remplace définitivement le latin comme langue de l'administration. Surtout, les conquêtes arabes lui arrachent la Syrie, la Palestine, l'Égypte puis l'Afrique du Nord. Réduit à l'Asie Mineure, aux Balkans et à quelques territoires en Italie, l'Empire devient un État grec, centré sur Constantinople et sur une foi orthodoxe qui imprègne toute la vie politique : l'empereur est considéré comme le lieutenant de Dieu sur terre.
Byzance traverse ensuite la querelle des images (VIIIe-IXe siècles), puis retrouve sa puissance autour de l'an mil. Elle convertit et influence les peuples slaves : l'alphabet cyrillique et le christianisme orthodoxe de la Russie en sont l'héritage.
L'éloignement avec l'Occident
L'Orient et l'Occident se comprennent de moins en moins. On n'y parle plus la même langue. En l'an 800, le couronnement de Charlemagne comme empereur par le pape est vu à Constantinople comme une usurpation : il y a désormais deux empereurs qui se disent chacun héritiers de Rome. Les désaccords religieux s'accumulent sur la liturgie, la discipline du clergé et surtout l'autorité du pape. En 1054, les légats du pape et le patriarche de Constantinople s'excommunient mutuellement : c'est le schisme, qui sépare l'Église catholique et l'Église orthodoxe.
1204 et 1453
À partir du XIe siècle, Byzance est prise en tenaille. Les Turcs seldjoukides la battent à Manzikert en 1071 et occupent une grande partie de l'Anatolie. En 1204, ce sont des chrétiens occidentaux, les croisés de la quatrième croisade, qui prennent et pillent Constantinople. Après 1261, l'Empire restauré reste faible.
Les Turcs ottomans, venus d'Anatolie, conquièrent peu à peu les Balkans et encerclent Constantinople. Le 29 mai 1453, le sultan Mehmed II prend la ville après un siège de plusieurs semaines, au cours duquel il utilise une puissante artillerie. Le dernier empereur, Constantin XI, meurt dans les combats. Constantinople devient la capitale de l'Empire ottoman. C'est la fin réelle de l'Empire romain, environ mille ans après la disparition de l'Occident.
5. Les conséquences de la séparation
Deux chrétientés
La conséquence la plus durable est religieuse. À l'Ouest, l'Église latine s'organise autour du pape, évêque de Rome, qui devient une autorité indépendante, d'autant plus forte qu'il n'y a plus d'empereur en Occident. À l'Est, l'Église grecque reste étroitement liée au pouvoir impérial. La frontière entre catholicisme et orthodoxie, qui traverse encore l'Europe d'aujourd'hui, est en grande partie héritée de cette séparation.
Deux héritages politiques et culturels
En Occident, la disparition de l'empereur ouvre la voie aux royaumes : celui des Francs de Clovis est l'ancêtre lointain de la France. Le latin se maintient dans l'Église et donne naissance aux langues romanes. L'idée impériale, elle, renaît avec Charlemagne puis le Saint-Empire.
En Orient, Byzance conserve pendant des siècles l'héritage grec et romain : le droit, les textes antiques, l'art de gouverner. Après 1453, des savants byzantins réfugiés en Italie contribuent à la diffusion du grec et des auteurs anciens, ce qui nourrit la Renaissance.
Un débat d'historiens : chute ou transformation ?
La fin de l'Empire d'Occident fait l'objet d'un débat ancien. Une première lecture, celle d'un déclin brutal provoqué par les invasions, a été défendue par André Piganiol, pour qui la civilisation romaine avait été tuée par les Barbares et non victime d'une mort naturelle. Henri-Irénée Marrou, puis Peter Brown, ont au contraire insisté sur l'idée d'Antiquité tardive : une période de transformation, créative sur le plan religieux et culturel, plutôt qu'une simple décadence. Plus récemment, Bryan Ward-Perkins a rappelé, à partir de l'archéologie, que la fin de l'Occident romain s'est accompagnée d'un net recul du niveau de vie matériel. Au lycée, l'essentiel est de retenir que les deux lectures ne s'excluent pas : il y a eu à la fois rupture politique et continuités profondes.
Chronologie récapitulative
| Date | Événement |
|---|---|
| 284 | Dioclétien empereur |
| 293 | Mise en place de la tétrarchie |
| 312 | Victoire de Constantin au pont Milvius |
| 325 | Concile de Nicée |
| 330 | Inauguration de Constantinople |
| 395 | Mort de Théodose, partage entre Arcadius et Honorius |
| 410 | Sac de Rome par Alaric |
| 476 | Déposition de Romulus Augustule par Odoacre |
| 527–565 | Règne de Justinien |
| 800 | Couronnement de Charlemagne |
| 1054 | Schisme entre Rome et Constantinople |
| 1204 | Prise de Constantinople par les croisés |
| 1453 | Prise de Constantinople par Mehmed II |
À retenir
- La tétrarchie de Dioclétien partage le pouvoir pour mieux défendre un empire trop vaste.
- Constantin favorise le christianisme et fonde Constantinople (330), qui déplace le centre de l'Empire vers l'Est.
- Le partage de 395 entre Arcadius et Honorius n'est pas voulu comme une rupture, mais il le devient.
- L'Occident, plus pauvre et plus exposé, se défait en royaumes germaniques ; 476 est une date symbolique.
- L'Orient, riche et protégé, survit ; Justinien reconquiert une partie de l'Occident et codifie le droit romain.
- Byzance, devenue grecque et orthodoxe, dure jusqu'en 1453.
- Héritages : deux Églises, deux modèles politiques, transmission du savoir antique.
Conclusion
La séparation de l'Empire romain n'a pas été un événement unique, mais un long processus : réformes de Dioclétien, choix de Constantin, partage de 395, puis destins divergents qui transforment une répartition administrative en fracture durable. L'Occident a perdu son empereur et s'est réinventé en royaumes chrétiens autour du pape ; l'Orient a prolongé l'Empire pendant un millénaire sous une forme grecque et orthodoxe. Cette double histoire éclaire encore la géographie religieuse et culturelle de l'Europe. On peut prolonger la réflexion en se demandant pourquoi tant de pouvoirs ultérieurs, de Charlemagne aux tsars de Russie, ont voulu se présenter comme les héritiers de Rome.
Bibliographie
- Paul Lemerle, Histoire de Byzance (Que sais-je ?).
- Georg Ostrogorsky, Histoire de l'État byzantin.
- Peter Brown, Le Monde de l'Antiquité tardive.
- Henri-Irénée Marrou, Décadence romaine ou Antiquité tardive ?
- Bryan Ward-Perkins, La Chute de Rome. Fin d'une civilisation.
- André Piganiol, L'Empire chrétien.