La crise des missiles de Cuba (octobre 1962) : résumé, chronologie et conséquences

2 078 mots · ≈7 pages · Terminale · Fiche

Fiche d'histoire — Lycée et Terminale (histoire, HGGSP) — résumé et analyse, environ 2 000 mots.

Introduction : l'homme qui apprend la fin de la crise à la radio

Le dimanche 28 octobre 1962, Fidel Castro apprend que les missiles soviétiques installés sur son île vont être démontés. Ce n'est pas Moscou qui le prévient d'abord : la décision de Nikita Khrouchtchev a été annoncée sur les ondes de Radio Moscou, à l'intention de Washington. Castro, qui avait accepté ces armes pour se protéger d'une invasion américaine, découvre qu'on a négocié par-dessus sa tête. Sa colère durera des mois.

Cette scène rappelle une chose que les récits centrés sur le bureau Ovale font oublier : la crise de Cuba se joue dans trois capitales. À Washington, John F. Kennedy et ses conseillers cherchent à faire partir les missiles sans déclencher une guerre nucléaire. À Moscou, Khrouchtchev veut protéger un allié et corriger un rapport de forces nucléaire défavorable. À La Havane, un régime révolutionnaire de trois ans se prépare à une invasion qu'il croit imminente.

On appelle crise des missiles, ou crise de Cuba, la confrontation d'octobre 1962 déclenchée par la découverte de rampes de missiles nucléaires soviétiques à environ 150 kilomètres des côtes de Floride. Elle est souvent présentée comme le moment où la guerre froide a été le plus près de devenir une guerre nucléaire.

Problématique : comment une crise née sur une île des Caraïbes a-t-elle mis les deux Grands au bord de l'affrontement nucléaire, et pourquoi son dénouement a-t-il ouvert une période de dialogue plutôt que de nouvelle escalade ?

Plan détaillé

1. Une île qui bascule (1959-1962)

  • La révolution castriste et la rupture avec les États-Unis
  • La baie des Cochons, un échec qui pousse Cuba vers Moscou

2. Le pari de Khrouchtchev : l'opération Anadyr

  • Trois raisons d'envoyer des missiles
  • Une installation secrète

3. Les treize jours (16-28 octobre 1962)

  • Le tableau jour par jour
  • Le choix de la « quarantaine »
  • Le samedi noir

4. Le dénouement : un marché public et un marché secret

5. Les conséquences

  • Entre les deux Grands : la ligne directe et le début de la détente
  • Les perdants et les mécontents : Khrouchtchev, Castro, la Chine
  • En Europe : la leçon tirée par la France

6. Comment les historiens lisent la crise

Repères · Conclusion · Bibliographie

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1. Une île qui bascule (1959-1962)

La révolution castriste et la rupture avec les États-Unis

Le 1er janvier 1959, le dictateur Fulgencio Batista s'enfuit de Cuba ; les guérilleros de Fidel Castro, descendus de la Sierra Maestra, prennent le pouvoir. Au départ, la révolution se présente surtout comme nationaliste et démocratique. Mais la réforme agraire, puis la nationalisation des raffineries, des sucreries et des entreprises américaines, très présentes sur l'île, provoquent l'hostilité de Washington. En 1960, les États-Unis cessent d'acheter le sucre cubain ; l'URSS le rachète et livre du pétrole. Les relations diplomatiques sont rompues en janvier 1961. L'embargo américain, partiel dès 1960, devient quasi total en février 1962.

La baie des Cochons, un échec qui pousse Cuba vers Moscou

Préparée sous Eisenhower par la CIA et lancée sous Kennedy, l'invasion de la baie des Cochons débarque environ 1 400 exilés cubains le 17 avril 1961. Elle échoue en trois jours : pas de soulèvement populaire, pas d'appui aérien américain direct. Pour Kennedy, c'est une humiliation au tout début de son mandat ; pour Castro, une victoire qui renforce son régime. La veille du débarquement, il a proclamé le caractère socialiste de la révolution.

Les Cubains savent que Washington ne renonce pas : la CIA mène ensuite une série d'opérations clandestines (sabotages, projets d'assassinat de Castro) connue sous le nom d'opération Mongoose, et Cuba est exclue de l'Organisation des États américains en janvier 1962. À La Havane, une nouvelle invasion semble une question de mois.

2. Le pari de Khrouchtchev : l'opération Anadyr

Trois raisons d'envoyer des missiles

Les historiens retiennent généralement trois motifs, dont l'importance relative fait débat.

  • Protéger Cuba. Le premier régime révolutionnaire des Amériques à se rallier au camp soviétique ne peut pas tomber sans que l'URSS perde la face, notamment face à la Chine qui lui dispute le leadership du monde communiste.
  • Rééquilibrer la menace nucléaire. Contrairement à ce que Kennedy avait affirmé pendant sa campagne, ce sont les États-Unis qui possèdent alors une nette supériorité en missiles intercontinentaux. Des missiles à portée moyenne à Cuba permettent d'atteindre une grande partie du territoire américain à moindre coût.
  • Répondre aux Jupiter. Les États-Unis ont installé en Turquie et en Italie des missiles Jupiter, capables de frapper l'URSS. Khrouchtchev veut faire éprouver aux Américains ce que signifie vivre avec des armes ennemies à sa porte.

Une installation secrète

Pendant l'été 1962, des navires soviétiques transportent vers Cuba des missiles, des bombardiers légers et plusieurs dizaines de milliers de soldats, sous couvert d'aide économique et d'« exercices ». Les rampes doivent être opérationnelles avant que Washington ne s'en aperçoive ; Khrouchtchev compte présenter ensuite le fait accompli. On a appris plus tard, après l'ouverture des archives, que des armes nucléaires tactiques destinées à repousser un débarquement se trouvaient aussi sur l'île, ce que les Américains ignoraient.

3. Les treize jours (16-28 octobre 1962)

Le tableau jour par jour

Date À Washington À Moscou, à La Havane, à l'ONU
14 octobre Un avion espion U-2 photographie des sites de missiles près de San Cristóbal —
16 octobre Kennedy voit les photos ; il réunit un comité restreint, l'ExComm —
18 octobre Kennedy reçoit le ministre soviétique Gromyko, qui nie toute arme offensive ; il ne lui dit pas ce qu'il sait Gromyko
20 octobre Kennedy écarte la frappe aérienne immédiate et choisit la « quarantaine » navale —
22 octobre Discours télévisé : Kennedy révèle la présence des missiles et annonce la quarantaine Les forces cubaines sont mises en alerte
23 octobre L'Organisation des États américains approuve la quarantaine Khrouchtchev dénonce un acte de piraterie
24 octobre La quarantaine entre en vigueur ; les forces stratégiques américaines passent à un niveau d'alerte jamais atteint Des navires soviétiques s'arrêtent ou font demi-tour
25 octobre — Au Conseil de sécurité, l'ambassadeur américain Adlai Stevenson présente les photos face au représentant soviétique
26 octobre Une longue lettre de Khrouchtchev arrive : retrait des missiles contre la promesse de ne pas envahir Cuba Castro écrit à Khrouchtchev une lettre dans laquelle il semble envisager une frappe nucléaire en cas d'invasion
27 octobre « Samedi noir » : un U-2 est abattu au-dessus de Cuba, son pilote est tué ; Robert Kennedy rencontre en secret l'ambassadeur Dobrynine Seconde lettre de Khrouchtchev, rendue publique : il exige aussi le retrait des Jupiter de Turquie
28 octobre Kennedy salue la décision soviétique Radio Moscou annonce le démontage des missiles ; Castro l'apprend comme tout le monde

Le choix de la « quarantaine »

Pendant la première semaine, l'ExComm hésite entre plusieurs options : ne rien faire, négocier, bombarder les sites, envahir l'île. Les chefs militaires poussent à la frappe aérienne. Kennedy retient une solution intermédiaire : l'interception des navires qui apportent du matériel offensif. Le mot de « blocus » est soigneusement évité, car un blocus est en droit international un acte de guerre ; « quarantaine » sonne comme une mesure de protection. L'intérêt de ce choix est de laisser du temps à l'adversaire : c'est à Khrouchtchev de décider s'il force le passage.

Le samedi noir

Le 27 octobre est la journée la plus dangereuse, parce que les deux dirigeants ne contrôlent plus tout. Le U-2 abattu au-dessus de Cuba l'a été par des militaires soviétiques sur place, sans ordre explicite de Moscou. Le même jour, des destroyers américains forcent un sous-marin soviétique à faire surface en larguant des grenades d'exercice ; on a su bien plus tard qu'il transportait une torpille nucléaire et que son emploi a été discuté à bord, l'officier Vassili Arkhipov s'y opposant. Kennedy refuse de riposter contre les batteries antiaériennes et choisit de répondre à la première lettre, plus conciliante, en ignorant la seconde.

4. Le dénouement : un marché public et un marché secret

L'accord comporte deux volets. Le volet public : l'URSS retire ses missiles sous contrôle, les États-Unis s'engagent à ne pas envahir Cuba. Le volet secret : Robert Kennedy a fait savoir à Dobrynine que les Jupiter de Turquie seraient retirés quelques mois plus tard, à condition que cela ne soit jamais présenté comme une contrepartie. Ils le seront au printemps 1963.

Ce secret a pesé lourd. Pendant des années, la version américaine a montré un Kennedy inflexible faisant reculer l'URSS ; les témoignages et les archives ont révélé un compromis. Khrouchtchev, lui, ne pouvait pas faire valoir publiquement ce qu'il avait obtenu.

La crise ne se termine pas le 28 octobre. En novembre, Washington exige aussi le départ des bombardiers Il-28 ; Castro refuse les inspections de l'ONU sur son sol, et le vice-président du Conseil soviétique, Anastase Mikoyan, passe plusieurs semaines à La Havane pour apaiser un allié furieux. La quarantaine est levée le 20 novembre.

5. Les conséquences

Entre les deux Grands : la ligne directe et le début de la détente

La crise a montré que les dirigeants communiquaient par des lettres qui mettaient des heures à être transmises, traduites et lues. En juin 1963, un accord établit une liaison directe entre la Maison-Blanche et le Kremlin, opérationnelle à la fin de l'été. Le « téléphone rouge » des films n'en est pas un : il s'agit d'abord d'une ligne de téléscripteurs, où l'on échange des messages écrits.

En août 1963, Washington, Moscou et Londres signent à Moscou un traité interdisant les essais nucléaires dans l'atmosphère, dans l'espace et sous l'eau. Ces deux accords ouvrent la voie à la détente : traité de non-prolifération en 1968, accords de limitation des armements dans les années 1970.

Les perdants et les mécontents

Khrouchtchev est écarté du pouvoir en octobre 1964 ; ses collègues du Politburo lui reprochent, entre autres, son aventurisme. Kennedy, assassiné en novembre 1963, en sort grandi dans l'opinion américaine. Castro obtient la garantie de ne pas être envahi et reste au pouvoir pendant des décennies, mais il s'est senti traité en pion. Pékin accuse Moscou d'avoir d'abord pris un risque insensé, puis capitulé : la crise accélère la rupture sino-soviétique.

En Europe : la leçon tirée par la France

Le général de Gaulle soutient Kennedy sans hésiter pendant la crise. Mais il en tire une conclusion de long terme : les États-Unis ont négocié seuls, et rien ne garantit qu'ils risqueraient leurs villes pour défendre l'Europe. Cette analyse renforce sa volonté de doter la France d'une force nucléaire indépendante et prépare la sortie du commandement intégré de l'OTAN en 1966.

6. Comment les historiens lisent la crise

En 1971, le politologue américain Graham Allison propose dans Essence of Decision trois manières de lire la crise. On peut y voir les choix rationnels de deux États qui calculent coûts et bénéfices. On peut y voir le produit de routines bureaucratiques : les militaires soviétiques ont, par exemple, construit les sites sans camouflage, selon leurs habitudes. On peut enfin y voir le résultat de négociations entre les membres de chaque gouvernement. Cette grille sert encore pour analyser n'importe quelle crise internationale.

Depuis les années 1990, l'ouverture des archives soviétiques et les conférences qui ont réuni d'anciens acteurs américains, soviétiques et cubains ont modifié le récit. Les travaux d'Aleksandr Fursenko et Timothy Naftali, puis de Michael Dobbs, insistent sur le rôle des accidents et des décisions prises loin des capitales. La paix d'octobre 1962 doit autant à la prudence des deux dirigeants qu'à une part de chance.

Repères

Date Événement
1er janvier 1959 Fuite de Batista, victoire de la révolution castriste
17-19 avril 1961 Débarquement manqué de la baie des Cochons
Été 1962 Opération Anadyr : missiles et troupes soviétiques à Cuba
16 octobre 1962 Kennedy est informé : début des « treize jours »
22 octobre 1962 Discours de Kennedy, annonce de la quarantaine
27 octobre 1962 « Samedi noir »
28 octobre 1962 Khrouchtchev annonce le retrait des missiles
Juin 1963 Accord sur la ligne directe Washington-Moscou
Août 1963 Traité d'interdiction partielle des essais nucléaires

Conclusion

La crise de Cuba est le moment où la dissuasion nucléaire a été mise à l'épreuve et où chacun des deux Grands a compris que l'autre ne voulait pas la guerre. Elle n'a pas été gagnée par un camp contre l'autre, mais réglée par un compromis dont une moitié est restée secrète, et payée d'abord par ceux qui n'étaient pas à la table : Cuba, l'OTAN, la Chine. Pour prolonger, on peut la comparer à la crise des euromissiles des années 1980 : les mêmes armes à portée intermédiaire, mais cette fois sur le sol européen.

Bibliographie

  • Graham Allison, Essence of Decision.
  • Aleksandr Fursenko et Timothy Naftali, One Hell of a Gamble.
  • Michael Dobbs, One Minute to Midnight.
  • Georges-Henri Soutou, La Guerre de Cinquante Ans.
  • Robert Kennedy, Treize jours.