Le plan Marshall : résumé, enjeux et conséquences (1947-1952)

2 149 mots · ≈7 pages · Lycée · Fiche

Fiche d'histoire — Lycée (Première et Terminale) — résumé commenté, environ 2 000 mots.

Introduction : le facteur de Jacques Tati

Dans Jour de fête, le film que Jacques Tati sort en 1949, le facteur d'un village de l'Indre découvre au cinéma ambulant un documentaire sur la poste américaine : avions, motos, tri ultra-rapide. Piqué au vif, il décide de distribuer le courrier « à l'américaine », à vélo et à toute allure, avec des résultats catastrophiques et hilarants. La scène fait sourire, mais elle capte une obsession bien réelle de la France d'après-guerre : l'Amérique est devenue le modèle de l'efficacité, celle qu'on admire, qu'on imite maladroitement et dont on se moque un peu.

Ce modèle arrive en Europe, à partir de 1948, avec des cargaisons très concrètes : blé, charbon, carburant, machines, tracteurs. C'est le plan Marshall, officiellement European Recovery Program (programme de relèvement européen), annoncé par le secrétaire d'État américain George C. Marshall dans un discours prononcé à l'université Harvard le 5 juin 1947. Pendant environ quatre ans, les États-Unis transfèrent à l'Europe de l'Ouest de l'ordre de 13 milliards de dollars, pour l'essentiel sous forme de dons.

Ce geste n'est ni une pure générosité, ni un simple calcul. Il répond à une Europe épuisée, mais il intervient au moment exact où l'alliance de guerre entre Washington et Moscou se brise. En refusant l'aide, l'URSS et ses voisins tracent eux-mêmes une partie de la frontière du rideau de fer.

Problématique : en quoi le plan Marshall est-il à la fois un programme de reconstruction économique et un acte fondateur de la guerre froide ?

Plan de la fiche

1. Une Europe au bord de l'asphyxie (1945-1947)

  • Ruines, hiver terrible et manque de dollars
  • La peur américaine d'une Europe qui bascule

2. De Harvard à Paris : naissance du plan

  • Un discours volontairement vague
  • La conférence de Paris et le départ de Molotov

3. Le fonctionnement : ECA, OECE et fonds de contrepartie

4. La France et le plan Marshall

5. La réponse soviétique : Kominform et CAEM

6. Bilan et débats d'historiens

À retenir · Chronologie · Bibliographie

Il reste 1 813 mots (≈6 pages) de ce document

  • Accès illimité à 2 530 travaux
  • 3 €/mois, résiliable en un clic
  • Paiement sécurisé Stripe
Lire la suite — 3 €/mois

1. Une Europe au bord de l'asphyxie (1945-1947)

Ruines, hiver terrible et manque de dollars

En 1945, l'Europe n'a pas seulement perdu des millions de vies : ses ponts, ses voies ferrées, ses ports et une partie de ses usines sont détruits. Deux ans plus tard, la reprise est lancée mais elle cale. L'hiver 1946-1947, l'un des plus rudes du siècle, gèle les canaux, bloque les transports de charbon et fait chuter la production. Au printemps, les récoltes s'annoncent mauvaises. En France, le pain reste rationné.

Le problème décisif est financier. Pour se reconstruire, les Européens doivent importer des matières premières, du carburant et des machines, et le seul grand fournisseur disponible, ce sont les États-Unis. Or il faut payer en dollars, et les Européens n'en ont presque plus : ils n'exportent pas assez pour en gagner. Les économistes parlent du dollar gap, le « manque de dollars ». Les prêts accordés juste après la guerre sont déjà presque consommés.

La peur américaine d'une Europe qui bascule

À Washington, ce tableau inquiète pour deux raisons. D'abord, une Europe ruinée n'achète rien : l'économie américaine, qui tourne à plein régime, risque de perdre ses débouchés. Ensuite, la misère nourrit les partis communistes, très puissants en France et en Italie, où ils participent au gouvernement jusqu'au printemps 1947. Le 12 mars 1947, le président Truman a déjà affirmé devant le Congrès que les États-Unis soutiendraient les peuples libres menacés de subversion, à propos de la Grèce et de la Turquie : c'est la doctrine Truman, qui inaugure la politique d'endiguement (containment) du communisme. Le plan Marshall en est le volet économique : là où la doctrine Truman promet des armes, le plan promet du pain et des machines.

2. De Harvard à Paris : naissance du plan

Un discours volontairement vague

Le discours du 5 juin 1947 est court et sans chiffres. Marshall y décrit une Europe incapable de se nourrir et de produire, et il annonce que les États-Unis sont prêts à aider. Deux idées comptent. La première : l'aide ne vise, selon lui, aucun pays ni aucune doctrine, mais la faim, la pauvreté et le chaos. La seconde : c'est aux Européens eux-mêmes de se mettre d'accord sur leurs besoins et de présenter un programme commun ; Washington ne veut pas d'une file de demandes nationales séparées.

Ce flou est habile. En n'excluant officiellement personne, pas même l'URSS, les Américains laissent à Moscou la responsabilité d'un éventuel refus.

La conférence de Paris et le départ de Molotov

Les ministres des Affaires étrangères britannique et français, Ernest Bevin et Georges Bidault, saisissent l'offre au vol. Ils invitent leur homologue soviétique, Viatcheslav Molotov, à Paris à la fin du mois de juin 1947. La discussion tourne court. Molotov veut que chaque pays dresse sa liste de besoins et reçoive l'aide sans contrôle ; il refuse tout examen commun des économies nationales, qu'il juge contraire à leur souveraineté et propice à une mainmise américaine. Il quitte la conférence au début de juillet.

L'épisode tchécoslovaque est le plus révélateur. Le gouvernement de Prague, où les communistes sont pourtant forts, avait accepté de participer à la suite des discussions. Convoqués à Moscou, ses dirigeants doivent faire marche arrière en quelques jours. La Pologne renonce elle aussi. L'Europe se divise sur une question de dollars avant même de se diviser militairement.

Seize pays européens se réunissent alors à Paris pour évaluer leurs besoins. Aux États-Unis, le Congrès hésite devant le coût ; le coup de Prague, en février 1948, qui donne tout le pouvoir aux communistes tchécoslovaques, achève de convaincre les parlementaires. Truman signe la loi d'aide (Economic Cooperation Act) le 3 avril 1948.

3. Le fonctionnement : ECA, OECE et fonds de contrepartie

Le plan repose sur trois mécanismes qu'il faut savoir distinguer.

Mécanisme Qui ? À quoi sert-il ?
ECA (Economic Cooperation Administration) Administration américaine, dirigée par l'industriel Paul Hoffman Décide des montants, contrôle l'usage de l'aide, a des missions dans chaque pays
OECE (Organisation européenne de coopération économique) Créée à Paris le 16 avril 1948 par les pays bénéficiaires ; premier secrétaire général : le Français Robert Marjolin Répartit l'aide entre pays, pousse à libéraliser les échanges et à coordonner les politiques
Fonds de contrepartie Chaque gouvernement bénéficiaire Les entreprises paient en monnaie nationale les produits américains reçus ; cet argent, placé sur un compte, finance des investissements avec l'accord américain

Le troisième mécanisme est le plus ingénieux. Prenons une entreprise française qui reçoit une machine-outil américaine : elle la paie en francs à l'État français, qui n'a rien à rembourser aux États-Unis. Ces francs s'accumulent et servent ensuite à financer barrages, centrales ou aciéries. L'aide sert donc deux fois : une fois en marchandises, une fois en investissements.

L'OECE, de son côté, oblige des pays qui se faisaient la guerre quelques années plus tôt à s'asseoir à la même table et à négocier ensemble. En 1950, elle met en place une Union européenne des paiements qui facilite les échanges commerciaux entre membres. Elle survit au plan : en 1961, elle devient l'OCDE, ouverte aux États-Unis et au Canada.

4. La France et le plan Marshall

La France figure, avec le Royaume-Uni, parmi les principaux bénéficiaires. L'aide arrive à point nommé pour le plan de modernisation et d'équipement conçu par Jean Monnet, lancé en 1947, qui donne la priorité à quelques secteurs de base : charbon, électricité, acier, ciment, transports, machinisme agricole. Les fonds de contrepartie en financent une grande partie. Le tracteur américain qui remplace le cheval dans les campagnes françaises du début des années 1950 est l'une des images les plus parlantes de ce moment.

L'aide transporte aussi des idées. Dans les années qui suivent, des missions de productivité envoient des chefs d'entreprise, des ingénieurs et des syndicalistes français visiter des usines américaines pour en rapporter des méthodes d'organisation. On retrouve ici le facteur de Tati : la France veut devenir plus productive, tout en se méfiant d'une « américanisation » de son mode de vie.

Car le plan divise. Le Parti communiste français, exclu du gouvernement en mai 1947, le dénonce comme une mise sous tutelle du pays par le capitalisme américain. À l'automne 1947, de grandes grèves, très dures, secouent la France ; elles mêlent des revendications sur les salaires et une opposition politique au plan. Une partie des intellectuels, même non communistes, s'inquiète de l'influence culturelle américaine, dont le cinéma hollywoodien est le symbole.

5. La réponse soviétique : Kominform et CAEM

Pour Moscou, le plan Marshall est une arme : il ouvrirait l'Europe de l'Est aux capitaux américains et détacherait les démocraties populaires de l'URSS. En septembre 1947, Staline réunit en Pologne les principaux partis communistes européens et crée le Kominform, un bureau d'information chargé de coordonner leur action. Le dirigeant soviétique Andreï Jdanov y présente un monde coupé en deux camps : un camp « impérialiste » dirigé par les États-Unis, un camp « anti-impérialiste et démocratique » dirigé par l'URSS. Les partis communistes occidentaux reçoivent la consigne de combattre le plan.

En janvier 1949, l'URSS crée avec ses voisins le CAEM (Conseil d'assistance économique mutuelle, souvent appelé Comecon), réponse tardive et beaucoup moins dotée. À la différence du plan Marshall, il organise surtout des échanges dominés par Moscou, sans apport massif de capitaux.

En résumé, la carte des bénéficiaires du plan dessine presque exactement l'Europe occidentale de la guerre froide. Les exceptions confirment la règle : l'Espagne de Franco, jugée infréquentable, en est écartée ; les zones occidentales de l'Allemagne y sont intégrées, ce qui prépare la naissance de la RFA en 1949 et, du point de vue soviétique, confirme la division du pays.

6. Bilan et débats d'historiens

Ce que le plan a permis

Entre 1948 et 1952, la production industrielle de l'Europe de l'Ouest dépasse nettement son niveau d'avant-guerre. Le plan a desserré le goulet d'étranglement du dollar au moment où il menaçait de tout bloquer, financé des investissements lourds et habitué les Européens à coopérer. Sur le plan politique, les communistes ne parviennent au pouvoir ni en France ni en Italie, où les élections d'avril 1948 donnent la victoire à la Démocratie chrétienne. George Marshall reçoit le prix Nobel de la paix en 1953.

Ce que les historiens discutent

L'image d'un plan qui aurait « sauvé l'Europe » à lui seul a été nuancée. L'historien britannique Alan Milward a soutenu que la reprise européenne était déjà engagée avant l'arrivée de l'aide, et que les Européens ont largement gardé la maîtrise de leurs choix : le plan aurait été un accélérateur plus qu'un moteur. L'historien américain Michael Hogan insiste au contraire sur la volonté de Washington d'exporter un modèle, celui d'une économie de marché intégrée et productive. En France, Gérard Bossuat a montré comment les dirigeants français ont négocié l'aide, s'en sont servi pour leur propre modernisation et l'ont reliée aux débuts de la construction européenne.

On peut retenir une formule de synthèse : le plan Marshall n'a pas créé la reprise européenne, mais il a permis qu'elle se fasse plus vite, de manière plus coopérative et dans le camp occidental.

À retenir

  • Qui ? Le secrétaire d'État George C. Marshall, sous la présidence de Truman.
  • Quand ? Discours le 5 juin 1947 ; loi votée en avril 1948 ; aide versée jusqu'en 1952 environ.
  • Combien ? De l'ordre de 13 milliards de dollars, surtout en dons.
  • Pour qui ? Seize pays européens non communistes, de l'Irlande à la Turquie, plus l'Allemagne de l'Ouest.
  • Pourquoi ? Reconstruire, préserver les débouchés américains, contenir le communisme.
  • Conséquence majeure : l'Europe se coupe en deux blocs économiques avant de se couper en deux blocs militaires.

Chronologie

Date Événement
12 mars 1947 Doctrine Truman
Mai 1947 Les ministres communistes quittent les gouvernements français et italien
5 juin 1947 Discours de Marshall à Harvard
Fin juin-début juillet 1947 Conférence de Paris ; départ de Molotov ; Prague et Varsovie renoncent
Septembre 1947 Création du Kominform ; rapport Jdanov
Février 1948 Coup de Prague
3 avril 1948 Truman signe l'Economic Cooperation Act
16 avril 1948 Création de l'OECE à Paris
Janvier 1949 Création du CAEM
1961 L'OECE devient l'OCDE

Conclusion

Le plan Marshall a deux visages. Vu de Paris ou de Rome, c'est un flux de marchandises et de crédits qui remet en marche des économies paralysées et finance leur modernisation. Vu de Moscou, c'est une manœuvre qui menace l'emprise soviétique sur l'Est. Les deux lectures se rejoignent sur un point : en 1947, accepter ou refuser les dollars américains revient à choisir son camp. Le plan prépare aussi l'avenir : l'habitude de négocier ensemble, prise à l'OECE, sert de terrain d'entraînement à la construction européenne qui commence avec la CECA en 1951. Reste une question ouverte qu'on peut poser en dissertation : une puissance qui aide en imposant ses méthodes reconstruit-elle ses partenaires, ou les attache-t-elle à elle ?

Bibliographie

  • Gérard Bossuat, La France, l'aide américaine et la construction européenne, 1944-1954, Comité pour l'histoire économique et financière de la France.
  • Alan S. Milward, The Reconstruction of Western Europe, 1945-51.
  • Michael J. Hogan, The Marshall Plan: America, Britain and the Reconstruction of Western Europe, 1947-1952, Cambridge University Press.
  • Georges-Henri Soutou, La Guerre de Cinquante Ans. Les relations Est-Ouest, 1943-1990.
  • Richard Kuisel, Le Miroir américain.