Fiche d'histoire — Terminale, spécialité HGGSP (« Faire la guerre, faire la paix ») — environ 2 200 mots.
Présentation
Le 9 novembre 1993, le vieux pont de Mostar, construit par les Ottomans au XVIe siècle au-dessus de la Neretva, s'effondre sous les obus des forces croates de Bosnie. Le pont n'avait aucune importance militaire décisive. Il avait en revanche une valeur symbolique énorme : il reliait depuis plus de quatre siècles les deux rives d'une ville où vivaient côte à côte musulmans, catholiques et orthodoxes. Le détruire, c'était signifier que ce voisinage était terminé.
Les guerres de Yougoslavie ressemblent à cette image. Entre 1991 et 2001, la fédération socialiste construite par Tito après 1945 se disloque en une série de conflits enchaînés : en Slovénie, en Croatie, en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo, puis brièvement en Macédoine. Ce ne sont pas des guerres entre États constitués au départ, mais des guerres pour faire naître des États, et pour en fixer les frontières en déplaçant des populations. L'expression « purification ethnique », apparue à cette période, désigne précisément cette logique : rendre un territoire homogène par la terreur, l'expulsion et le meurtre.
Ces guerres ont aussi transformé la manière dont l'Europe et l'ONU pensent la paix : casques bleus impuissants, puis frappes de l'OTAN, accords imposés et création d'un tribunal pénal international.
Problématique de révision : comment l'éclatement d'un État fédéral a-t-il produit en Europe, à la fin du XXe siècle, une décennie de guerres, et comment la communauté internationale a-t-elle tenté d'y mettre fin et de les juger ?
Plan détaillé de la fiche
1. Une fédération qui se défait (1980–1991)
- L'équilibre titiste et sa fragilité
- Milošević, le Kosovo et la montée des nationalismes
2. Slovénie et Croatie : les premières guerres (1991–1995)
- Dix jours en Slovénie
- Vukovar, la Krajina et la reconnaissance européenne
3. La Bosnie-Herzégovine, cœur du conflit (1992–1995)
- Une république sans majorité
- Sarajevo assiégée, les casques bleus désarmés
- Srebrenica, juillet 1995
- De la riposte de l'OTAN à Dayton
4. Le Kosovo (1998–1999) et l'épilogue macédonien
- De la résistance pacifique à l'UÇK
- Une guerre aérienne sans mandat de l'ONU
5. Juger : le TPIY
- Un tribunal créé en pleine guerre
- Ce qu'il a établi, ce qu'il n'a pas réglé
Chronologie · Notions · Bibliographie
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1. Une fédération qui se défait (1980–1991)
L'équilibre titiste et sa fragilité
La Yougoslavie de Tito réunit six républiques (Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Serbie, Monténégro, Macédoine) et, à l'intérieur de la Serbie, deux provinces autonomes, la Voïvodine et le Kosovo. Le régime a tenu ensemble des peuples qui s'étaient entretués pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment sous l'État oustachi croate allié de l'Allemagne nazie. Il l'a fait par un mélange de parti unique, de culte du chef, de prospérité relative et d'un slogan, « fraternité et unité ». La constitution de 1974 accroît fortement les pouvoirs des républiques et des provinces.
À la mort de Tito, en mai 1980, ce système perd son arbitre. La direction devient collégiale et tournante, au moment où la dette extérieure, l'inflation et le chômage frappent durement le pays. Les républiques riches du nord, Slovénie et Croatie, supportent de moins en moins de financer les régions pauvres du sud.
Milošević, le Kosovo et les nationalismes
Le Kosovo, peuplé majoritairement d'Albanais mais considéré par beaucoup de Serbes comme le berceau historique de leur nation, devient l'étincelle. Slobodan Milošević, chef des communistes serbes à partir de 1987, construit son ascension sur la défense des Serbes du Kosovo. En 1989, l'autonomie de la province est supprimée ; la même année, il prononce un discours devant une foule immense pour le six-centième anniversaire de la bataille du Kosovo de 1389.
Le communisme s'effondre dans toute l'Europe de l'Est, et les premières élections libres de 1990 portent au pouvoir, dans chaque république, des partis nationaux. En Croatie, Franjo Tuđman l'emporte ; les Serbes de Croatie, nombreux dans la Krajina, refusent d'être une minorité dans un État croate et proclament leur propre autonomie. La question décisive est posée : si la Yougoslavie disparaît, les frontières des républiques deviennent-elles des frontières d'États, ou faut-il redessiner la carte selon les peuples ?
2. Slovénie et Croatie : les premières guerres (1991–1995)
Dix jours en Slovénie
Le 25 juin 1991, la Slovénie et la Croatie proclament leur indépendance. L'armée fédérale (JNA), dominée par des officiers serbes, intervient en Slovénie, mais la guerre ne dure qu'une dizaine de jours et fait peu de victimes. La Slovénie, presque sans minorité serbe, n'intéresse pas Belgrade : on la laisse partir.
Vukovar, la Krajina et la reconnaissance européenne
En Croatie, la situation est tout autre. Les milices serbes, appuyées par la JNA, prennent le contrôle d'environ un quart du territoire. La ville de Vukovar, sur le Danube, est assiégée et presque rasée ; sa chute, en novembre 1991, s'accompagne du massacre de blessés évacués de l'hôpital. Dubrovnik, ville classée au patrimoine mondial, est bombardée.
La Communauté européenne, qui a d'abord cru pouvoir maintenir la fédération, change de ligne. Une commission d'arbitrage présidée par le juriste français Robert Badinter estime que la Yougoslavie est en voie de dissolution et que les anciennes frontières entre républiques doivent être respectées. La Slovénie et la Croatie sont reconnues par les Douze en janvier 1992, l'Allemagne ayant pesé dans ce sens. Un cessez-le-feu gèle le front croate sous surveillance de l'ONU.
Le conflit n'est réglé qu'en 1995 : en août, l'offensive croate « Tempête » reprend la Krajina en quelques jours. Environ deux cent mille Serbes fuient ou sont chassés. Pour Zagreb, c'est une libération ; pour Belgrade, une expulsion. Une copie doit exposer les deux lectures, et rappeler que le TPIY a jugé des généraux croates pour cette opération avant de les acquitter en appel.
3. La Bosnie-Herzégovine, cœur du conflit (1992–1995)
Une république sans majorité
La Bosnie est la Yougoslavie en miniature : aucun peuple n'y est majoritaire. Les Bosniaques musulmans représentent un peu plus de 40 % de la population, les Serbes environ un tiers, les Croates moins d'un cinquième, et les familles mixtes sont nombreuses dans les villes. Après un référendum boycotté par les Serbes, la Bosnie proclame son indépendance au printemps 1992. Les Serbes de Bosnie, dirigés par Radovan Karadžić et appuyés militairement par Belgrade, proclament leur propre république et se lancent à la conquête d'un territoire continu. Les Croates de Bosnie, soutenus par Zagreb, font de même en Herzégovine, et s'opposent un temps aux Bosniaques : c'est dans ce conflit que tombe le pont de Mostar.
Sarajevo assiégée, les casques bleus désarmés
À partir d'avril 1992, Sarajevo, qui avait accueilli les Jeux olympiques d'hiver en 1984, est encerclée par les forces serbes. Le siège dure près de quatre ans : tirs de snipers, coupures d'eau et d'électricité, bombardements de marchés. Un tunnel creusé sous l'aéroport devient la principale voie de ravitaillement de la ville.
L'ONU déploie la FORPRONU, qui escorte des convois humanitaires mais n'a ni le mandat ni les moyens de s'interposer. En 1993, le Conseil de sécurité déclare plusieurs villes bosniaques « zones de sécurité ». La formule rassure sur le papier ; sur le terrain, les casques bleus sont trop peu nombreux pour défendre ces enclaves, et certains sont même pris en otage par les forces serbes en 1995.
Srebrenica, juillet 1995
Srebrenica, enclave musulmane de l'est de la Bosnie, est l'une de ces zones de sécurité, gardée par un bataillon néerlandais. En juillet 1995, les troupes du général Ratko Mladić s'en emparent. Les femmes et les enfants sont déportés en autocars ; les hommes et les adolescents sont séparés, puis exécutés en quelques jours. Environ huit mille personnes sont tuées. Le TPIY, puis la Cour internationale de justice en 2007, ont qualifié ce massacre de génocide. C'est l'événement le plus grave commis en Europe depuis 1945, et l'échec le plus cruel du système des casques bleus.
De la riposte de l'OTAN à Dayton
Srebrenica, puis un nouvel obus sur le marché de Markale à Sarajevo en août 1995, provoquent un basculement. L'OTAN lance une campagne de frappes aériennes contre les positions serbes de Bosnie, pendant que les offensives croates et bosniaques modifient la carte. Les États-Unis prennent la main : les négociations se tiennent sur une base militaire de Dayton, dans l'Ohio, en novembre 1995, entre Milošević, Tuđman et le président bosniaque Alija Izetbegović. L'accord est signé à Paris le 14 décembre 1995.
La Bosnie reste un seul État dans ses frontières, mais divisé en deux entités : la Fédération croato-bosniaque et la Republika Srpska, avec un découpage du territoire voisin de moitié-moitié. Une force de l'OTAN et un haut représentant international veillent à l'application. Dayton a arrêté une guerre qui avait fait environ cent mille morts et déplacé environ la moitié de la population ; il a aussi figé des institutions fondées sur l'appartenance communautaire, ce qui rend l'État bosnien très difficile à gouverner.
4. Le Kosovo (1998–1999) et l'épilogue macédonien
De la résistance pacifique à l'UÇK
Privés de leur autonomie depuis 1989, les Albanais du Kosovo avaient d'abord organisé, autour d'Ibrahim Rugova, une résistance non violente et des institutions parallèles. Dayton les ignore. À partir de 1997–1998, une guérilla, l'Armée de libération du Kosovo (UÇK), s'impose ; la répression serbe frappe les villages. Le massacre de Račak, en janvier 1999, puis l'échec de la conférence de Rambouillet, près de Paris, en mars, conduisent à la guerre.
Une guerre aérienne sans mandat de l'ONU
Le 24 mars 1999, l'OTAN commence à bombarder la Serbie, sans autorisation du Conseil de sécurité, où la Russie et la Chine s'y opposaient. Les Occidentaux invoquent une urgence humanitaire ; Moscou et Belgrade dénoncent une agression contre un État souverain. Pendant les frappes, les forces serbes chassent plusieurs centaines de milliers d'Albanais vers l'Albanie et la Macédoine. Après environ onze semaines, Milošević cède. La résolution 1244 du Conseil de sécurité, en juin 1999, place le Kosovo sous administration de l'ONU, protégé par une force de l'OTAN, la KFOR ; de nombreux Serbes et Roms du Kosovo quittent alors la province à leur tour. L'indépendance, proclamée en 2008, n'est pas reconnue par la Serbie et par plusieurs États, dont cinq membres de l'Union européenne.
En 2001, un dernier conflit oppose en Macédoine une guérilla albanaise aux forces gouvernementales ; il s'achève assez vite par l'accord d'Ohrid, qui accorde des droits élargis à la minorité albanaise. Entre-temps, Milošević a été chassé du pouvoir par une révolte populaire en octobre 2000.
5. Juger : le TPIY
Un tribunal créé en pleine guerre
En mai 1993, par sa résolution 827, le Conseil de sécurité crée le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), installé à La Haye. C'est le premier tribunal pénal international depuis Nuremberg et Tokyo. Beaucoup y voient d'abord un alibi : on juge faute de pouvoir arrêter la guerre.
Ce qu'il a établi, ce qu'il n'a pas réglé
Le bilan est pourtant considérable. Le tribunal a mis en accusation plus de cent soixante personnes, de toutes les parties au conflit. Milošević, livré à La Haye en 2001, meurt en détention en 2006 avant la fin de son procès. Karadžić et Mladić, longtemps en fuite, sont arrêtés en 2008 et en 2011, puis condamnés à la réclusion à perpétuité, notamment pour Srebrenica. Le tribunal a aussi établi que le viol systématique pouvait constituer un crime contre l'humanité, et constitué des archives immenses.
Ses limites sont tout aussi réelles. Dans chaque pays, les verdicts sont lus à travers le prisme national : les condamnés des uns sont les héros des autres. Les acquittements, comme ceux de généraux croates ou de chefs de l'UÇK, ont été vécus comme une injustice par les victimes de l'autre camp. Le TPIY a fermé ses portes en 2017 ; un mécanisme résiduel de l'ONU a pris le relais.
Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| Mai 1980 | Mort de Tito |
| 1989 | Suppression de l'autonomie du Kosovo |
| 25 juin 1991 | Indépendances slovène et croate |
| Novembre 1991 | Chute de Vukovar |
| Avril 1992 | Début du siège de Sarajevo |
| Mai 1993 | Création du TPIY |
| 9 novembre 1993 | Destruction du pont de Mostar |
| Juillet 1995 | Massacre de Srebrenica |
| Août 1995 | Opération « Tempête » ; frappes de l'OTAN en Bosnie |
| 14 décembre 1995 | Signature à Paris des accords de Dayton |
| 24 mars – juin 1999 | Guerre du Kosovo ; résolution 1244 |
| Octobre 2000 | Chute de Milošević |
| 2001 | Accord d'Ohrid ; Milošević livré au TPIY |
Notions
- Purification ethnique : politique visant à vider un territoire d'un groupe par la terreur et l'expulsion ; elle ne se confond pas juridiquement avec le génocide, qui suppose l'intention de détruire un groupe comme tel.
- Zone de sécurité : territoire placé sous protection de l'ONU, sans moyens suffisants pour le défendre en Bosnie.
- Ingérence humanitaire : idée selon laquelle la protection des populations peut justifier une intervention armée contre un État ; le Kosovo en est le cas le plus discuté.
- Justice pénale internationale : jugement d'individus, et non d'États, pour les crimes les plus graves.
Conclusion
Les guerres de Yougoslavie ne sont pas un retour de « haines ancestrales », formule commode qui dispense d'analyser. Elles résultent de choix politiques faits par des dirigeants qui ont utilisé le nationalisme pour conserver ou conquérir le pouvoir, dans un État dont les règles du jeu s'effondraient. Elles ont aussi servi de laboratoire à l'après-guerre froide : maintien de la paix, intervention sans mandat, justice internationale. La Cour pénale internationale, créée en 1998 par le statut de Rome, doit beaucoup à l'expérience du TPIY. Pour un sujet HGGSP, on peut ouvrir sur la question de la mémoire, encore vive : Srebrenica est commémoré chaque 11 juillet, et la qualification de génocide reste contestée par une partie des responsables politiques serbes.
Bibliographie
- Joseph Krulic, Histoire de la Yougoslavie de 1945 à nos jours.
- Paul Garde, Vie et mort de la Yougoslavie, Fayard.
- Jacques Rupnik (dir.), De Sarajevo à Sarajevo. L'échec yougoslave.
- Xavier Bougarel, Bosnie, anatomie d'un conflit, La Découverte.
- Pierre Hazan, La Justice face à la guerre. De Nuremberg à La Haye.