Le IIIe Reich (1933-1945) : résumé, étapes et débats historiques

2 299 mots · ≈8 pages · Terminale · Fiche

Fiche d'histoire — Lycée, classe de terminale — environ 2 300 mots, avec chronologie et historiographie.

Introduction

Victor Klemperer, professeur de littérature française à l'université de Dresde, né dans une famille juive et converti au protestantisme, a tenu son journal pendant toute la durée du régime nazi. Chassé de sa chaire, dépouillé peu à peu de ses droits, obligé même de se séparer de son chat quand les animaux sont interdits aux Juifs, contraint de porter l'étoile jaune à partir de septembre 1941, il note jour après jour les mots nouveaux que la radio et les journaux installent dans la langue. Après la guerre, il en tire un livre, LTI, la langue du IIIe Reich. Son regard résume une difficulté de ce sujet : la dictature nazie ne s'est pas seulement imposée par la force, elle s'est glissée dans la vie quotidienne, dans les gestes, dans le vocabulaire.

On appelle IIIe Reich l'État allemand dirigé par Adolf Hitler et le parti national-socialiste (NSDAP) entre sa nomination comme chancelier, le 30 janvier 1933, et la capitulation sans condition des 7 et 8 mai 1945. L'expression, reprise par les nazis, présentait leur régime comme le successeur du Saint-Empire médiéval et de l'Empire fondé en 1871. En douze ans, ce régime a détruit la démocratie de Weimar, persécuté puis assassiné les Juifs d'Europe, déclenché la guerre la plus meurtrière de l'histoire et conduit l'Allemagne à la ruine.

La question centrale est double : comment un régime aussi radical a-t-il pu conquérir le pouvoir par des voies en partie légales et obtenir l'adhésion d'une large partie de la population, et comment est-il passé de l'exclusion à l'extermination ? Les historiens y ont répondu de manières différentes, et leurs débats font partie du sujet.

Plan de la fiche

  1. Arriver au pouvoir sans majorité (1919-1933)
  2. La mise au pas : dix-huit mois pour abolir l'État de droit (1933-1934)
  3. Une idéologie fondée sur la race et l'espace
  4. Gouverner les Allemands : adhésion, encadrement, terreur, résistances
  5. Des persécutions à la Shoah (1933-1945)
  6. La guerre de conquête et d'anéantissement (1939-1945)
  7. L'effondrement (1943-1945)
  8. Chronologie en tableau
  9. Ce qu'en disent les historiens : Hilberg, Kershaw, Friedländer, Browning et les autres
  10. Notions à maîtriser
  11. Conclusion et bibliographie

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1. Arriver au pouvoir sans majorité (1919-1933)

Le NSDAP naît dans la Munich agitée de l'après-guerre. Hitler, ancien soldat autrichien de l'armée bavaroise, en prend la tête en 1921. Le putsch qu'il tente à Munich les 8 et 9 novembre 1923 échoue ; en prison, il rédige Mein Kampf. Il en retient une leçon tactique : conquérir le pouvoir par les urnes plutôt que par la rue, sans renoncer à la violence des sections d'assaut (SA).

Jusqu'en 1929, le parti reste marginal. La crise économique change tout : au début des années 1930, l'Allemagne compte environ six millions de chômeurs. Aux élections de juillet 1932, le NSDAP devient le premier parti du Reichstag, avec environ 37 % des voix. Il recule pourtant en novembre suivant.

Hitler n'arrive donc pas au pouvoir porté par une majorité absolue, mais par un calcul des élites conservatrices. Autour du président Hindenburg, Franz von Papen et d'autres pensent pouvoir utiliser sa popularité tout en l'encerclant de ministres traditionnels. Le gouvernement formé le 30 janvier 1933 ne compte que trois nazis. Ce pari, selon lequel on « apprivoiserait » Hitler, est l'une des erreurs politiques les plus lourdes du siècle.

2. La mise au pas : dix-huit mois pour abolir l'État de droit

Le mot allemand Gleichschaltung (« mise au pas », littéralement « synchronisation ») désigne l'alignement de toutes les institutions sur le parti. Il se fait vite.

  • 27-28 février 1933 : l'incendie du Reichstag sert de prétexte à un décret présidentiel qui suspend les libertés fondamentales. Les communistes sont arrêtés en masse. Le camp de Dachau ouvre en mars.
  • 5 mars : malgré la terreur, le NSDAP n'obtient pas la majorité absolue (environ 44 %).
  • 23 mars : la loi des pleins pouvoirs permet au gouvernement de légiférer sans le Parlement. Seuls les sociaux-démocrates présents votent contre ; les députés communistes ont été arrêtés ou se cachent.
  • Printemps-été : les Länder perdent leur autonomie, les syndicats sont dissous le 2 mai, les partis disparaissent ; le 14 juillet, le NSDAP devient parti unique.
  • 30 juin 1934 : la « nuit des longs couteaux » élimine la direction des SA, Ernst Röhm en tête, ainsi que des opposants conservateurs. L'armée, rassurée, laisse faire.
  • 2 août 1934 : à la mort de Hindenburg, Hitler cumule les fonctions de président et de chancelier sous le titre de Führer. Les soldats lui prêtent serment personnellement.

Ce qui frappe, c'est l'apparence de légalité : chaque étape s'appuie sur un décret ou une loi. La dictature s'installe en utilisant les outils de l'État de droit pour le vider de sa substance.

3. Une idéologie fondée sur la race et l'espace

L'idéologie nazie n'est pas un système philosophique cohérent, mais un ensemble de convictions brutales que Hitler n'a jamais abandonnées.

  • Le racisme biologique : l'humanité serait divisée en races inégales et en lutte ; les « Aryens » seraient supérieurs.
  • L'antisémitisme en est le cœur. Les Juifs ne sont pas vus comme une religion ni comme une minorité, mais comme un ennemi mortel, accusé à la fois du capitalisme et du bolchevisme.
  • La « communauté du peuple » (Volksgemeinschaft) promet l'unité des Allemands « de sang », au-delà des classes, en excluant tous ceux qui n'y appartiennent pas.
  • L'espace vital (Lebensraum) : l'avenir allemand passerait par la conquête de terres à l'Est, au détriment des Slaves.
  • Le principe du chef (Führerprinzip) : l'autorité descend d'en haut, sans élection ni contrôle.

4. Gouverner les Allemands : adhésion, encadrement, terreur, résistances

Le régime a obtenu une adhésion réelle. Le recul du chômage, dû aux grands travaux et surtout au réarmement, la remilitarisation de la Rhénanie en mars 1936, l'Anschluss de mars 1938 ont été vécus par beaucoup comme des réussites. Les organisations encadrent chaque âge : Jeunesses hitlériennes, Front du travail, loisirs organisés par « La Force par la joie ». Goebbels dirige la propagande ; les livres jugés « non allemands » sont brûlés en public le 10 mai 1933.

La terreur cible d'abord les opposants politiques, puis tous ceux que le régime déclare étrangers à la communauté : Juifs, Tsiganes, homosexuels, Témoins de Jéhovah, personnes dites « asociales ». La Gestapo est peu nombreuse ; elle fonctionne largement grâce aux dénonciations spontanées, comme l'a montré l'historien Robert Gellately.

Des résistances existent, minoritaires et isolées : communistes clandestins, Georg Elser qui pose seul une bombe contre Hitler à Munich le 8 novembre 1939, les étudiants de la Rose blanche, dont Hans et Sophie Scholl, exécutés en février 1943, les officiers du complot du 20 juillet 1944 autour de Claus von Stauffenberg.

5. Des persécutions à la Shoah

La persécution des Juifs suit une radicalisation par paliers.

  1. L'exclusion (1933-1935) : boycott des magasins juifs le 1er avril 1933, renvoi des fonctionnaires juifs dès avril.
  2. La ségrégation légale (1935) : les lois de Nuremberg du 15 septembre retirent la citoyenneté aux Juifs et interdisent les mariages « mixtes ».
  3. La spoliation et la violence ouverte (1938) : « aryanisation » des entreprises, puis pogrom de la nuit du 9 au 10 novembre 1938 (« Nuit de cristal ») : synagogues incendiées, environ une centaine de morts, des dizaines de milliers d'hommes envoyés en camp de concentration. Environ la moitié des Juifs d'Allemagne émigrent avant la guerre, au prix de leurs biens.
  4. La guerre et les ghettos (1939-1941) : en Pologne occupée, les Juifs sont enfermés dans des ghettos, comme à Lodz ou Varsovie, où la faim et les épidémies tuent en masse. Parallèlement, l'opération dite T4 assassine, à partir de 1939, environ 70 000 malades et handicapés allemands ; son personnel et ses méthodes de gazage serviront ensuite dans les camps d'extermination.
  5. L'extermination (1941-1945) : avec l'invasion de l'URSS, les Einsatzgruppen et d'autres unités fusillent des centaines de milliers de Juifs, comme à Babi Yar, près de Kiev, fin septembre 1941. Les premiers gazages dans un centre d'extermination commencent à Chelmno en décembre 1941. La conférence de Wannsee, le 20 janvier 1942, coordonne une politique déjà engagée. Belzec, Sobibor, Treblinka, puis Auschwitz-Birkenau deviennent des lieux de mise à mort industrielle. Les Juifs sont déportés de toute l'Europe occupée, y compris de France.

Au total, environ six millions de Juifs ont été assassinés. Les Roms et Sintis ont eux aussi été victimes d'un génocide. Environ trois millions de prisonniers de guerre soviétiques sont morts en captivité allemande, dans leur immense majorité de faim, de froid et de mauvais traitements.

6. La guerre de conquête et d'anéantissement (1939-1945)

L'expansion commence avant la guerre : Anschluss en mars 1938, accords de Munich fin septembre 1938, occupation de Prague en mars 1939. Le pacte germano-soviétique du 23 août 1939 couvre l'invasion de la Pologne le 1er septembre. Après la défaite française de juin 1940, le Reich domine l'Europe de l'Ouest, mais échoue à soumettre le Royaume-Uni.

Le 22 juin 1941, l'opération Barbarossa ouvre à l'Est une guerre d'une autre nature : une guerre d'anéantissement, pensée comme raciale, où les civils et les prisonniers sont des cibles et où la Wehrmacht participe aux crimes. L'Europe occupée est pillée ; plusieurs millions de travailleurs étrangers, souvent déportés de force, font tourner l'économie allemande.

7. L'effondrement (1943-1945)

La capitulation de la 6e armée à Stalingrad, début février 1943, marque le tournant. Goebbels proclame la « guerre totale ». Les bombardements alliés détruisent les villes allemandes ; le débarquement de Normandie, le 6 juin 1944, et l'offensive soviétique de l'été 1944 resserrent l'étau. Le régime se radicalise jusqu'au bout : marches de la mort qui évacuent les camps, exécutions de déserteurs, ordre de destruction des infrastructures en mars 1945. L'Armée rouge atteint Auschwitz le 27 janvier 1945. Hitler se suicide à Berlin le 30 avril 1945 ; la capitulation est signée à Reims le 7 mai et ratifiée à Berlin le 8. Le procès de Nuremberg juge les principaux dirigeants survivants entre novembre 1945 et octobre 1946.

8. Chronologie en tableau

Date Événement Ce que cela montre
30 janvier 1933 Hitler chancelier Un pouvoir confié par les élites
28 février 1933 Décret après l'incendie du Reichstag Fin des libertés
23 mars 1933 Loi des pleins pouvoirs La dictature « légale »
30 juin 1934 Nuit des longs couteaux Le parti discipliné, l'armée ralliée
2 août 1934 Hitler Führer Concentration totale du pouvoir
15 septembre 1935 Lois de Nuremberg Le racisme devient loi
9-10 novembre 1938 Nuit de cristal Passage à la violence de masse
1er septembre 1939 Invasion de la Pologne Début de la guerre en Europe
22 juin 1941 Invasion de l'URSS Guerre d'anéantissement, début des massacres de masse
20 janvier 1942 Conférence de Wannsee Coordination de la « solution finale »
2 février 1943 Fin de la bataille de Stalingrad Tournant militaire
20 juillet 1944 Attentat manqué contre Hitler Résistance d'une partie de l'élite militaire
8 mai 1945 Capitulation Fin du régime

9. Ce qu'en disent les historiens

Raul Hilberg, dans La Destruction des Juifs d'Europe, a décrit la Shoah comme un processus administratif : définir les victimes, les exproprier, les concentrer, les tuer. Chaque étape mobilise des ministères, des chemins de fer, des banques. Son apport est de montrer que le génocide a demandé la participation d'une immense machine ordinaire.

Dans les années 1970-1980, les historiens se sont divisés entre intentionnalistes, pour qui la Shoah découle d'un projet de Hitler présent dès l'origine, et fonctionnalistes, comme Martin Broszat ou Hans Mommsen, qui insistent sur la rivalité désordonnée des administrations nazies et sur une radicalisation cumulative.

Ian Kershaw, biographe de Hitler, a proposé une synthèse : reprenant une formule d'un fonctionnaire nazi, il montre que les responsables « travaillaient en direction du Führer », en anticipant ses volontés supposées. Le pouvoir charismatique de Hitler et l'initiative de milliers d'exécutants se renforçaient mutuellement.

Saul Friedländer, dans L'Allemagne nazie et les Juifs, a voulu une histoire « intégrée », qui fasse entendre aussi la voix des victimes à travers leurs journaux et leurs lettres. Il souligne la place d'un antisémitisme qu'il qualifie de « rédempteur » : la destruction des Juifs comme condition du salut allemand.

Christopher Browning, dans Des hommes ordinaires, étudie un bataillon de police de réserve venu de Hambourg et montre comment des pères de famille sans fanatisme particulier sont devenus des tueurs, par conformisme et pression du groupe. Daniel Goldhagen, qui insistait au contraire sur un antisémitisme allemand ancien et « éliminationniste », a suscité une vive controverse. En France, Johann Chapoutot a étudié dans La Loi du sang la manière dont les nazis justifiaient leurs actes à leurs propres yeux.

10. Notions à maîtriser

  • Mise au pas (Gleichschaltung) : alignement de toutes les institutions sur le parti.
  • Communauté du peuple : idéal d'unité raciale qui fonde l'inclusion des uns et l'exclusion des autres.
  • Shoah : mot hébreu signifiant « catastrophe », désignant le génocide des Juifs d'Europe.
  • Génocide : notion juridique définie après la guerre, à partir des travaux du juriste Raphael Lemkin, pour qualifier la destruction intentionnelle d'un groupe.
  • Camp de concentration / centre d'extermination : le premier enferme, exploite et tue par les conditions de détention ; le second est conçu pour assassiner dès l'arrivée. Auschwitz-Birkenau combinait les deux.

Conclusion

Le IIIe Reich n'a pas surgi d'un coup d'État : il est né d'une crise, d'un calcul des élites et d'une destruction méthodique et rapide des garde-fous de la démocratie. Il a ensuite gouverné par un mélange d'adhésion, d'encadrement et de terreur, et sa logique raciale l'a conduit de l'exclusion à l'extermination, au cœur d'une guerre qu'il voulait d'anéantissement. Les historiens ne s'opposent plus guère sur la responsabilité centrale de Hitler ; ils discutent la part des exécutants, des administrations et de la société. Une ouverture possible : la manière dont les deux Allemagnes, puis l'Allemagne réunifiée, ont affronté ce passé, du procès Eichmann à Jérusalem en 1961 au Mémorial de Berlin.

Bibliographie

  • Ian Kershaw, Hitler, 2 vol., Flammarion.
  • Ian Kershaw, Qu'est-ce que le nazisme ? Problèmes et perspectives d'interprétation, Gallimard, coll. « Folio histoire ».
  • Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d'Europe, Gallimard, coll. « Folio histoire ».
  • Saul Friedländer, L'Allemagne nazie et les Juifs, 2 vol., Seuil.
  • Christopher R. Browning, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne, Les Belles Lettres.
  • Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich, Albin Michel.