Fiche d'histoire — Lycée — environ 2 200 mots.
Présentation
Le 9 novembre 1989, vers 23 h 30, au point de passage de la Bornholmer Straße, dans le nord de Berlin, un officier est-allemand chargé du contrôle des passeports se retrouve face à des milliers de personnes qui réclament de passer à l'Ouest. Il n'a reçu aucun ordre clair. Ses supérieurs ne répondent pas, la foule grossit, scande, pousse. Pour éviter un drame, il fait lever la barrière. Ce n'est ni un président ni un général qui ouvre le Mur : c'est un fonctionnaire de rang moyen, dépassé par une phrase prononcée quelques heures plus tôt à la télévision.
Cette scène dit beaucoup sur la chute du mur de Berlin. L'événement est à la fois le résultat de forces profondes, l'essoufflement du bloc soviétique, la pression des populations, et le fruit d'un enchaînement de hasards et de maladresses. En une nuit, le symbole le plus visible de la guerre froide perd sa fonction. En moins d'un an, l'Allemagne est réunifiée ; en deux ans, l'URSS a disparu.
Problématique de révision : comment le mur de Berlin, construit pour durer, a-t-il pu s'ouvrir en une nuit sans qu'aucun dirigeant l'ait décidé, et pourquoi cet événement marque-t-il la fin d'un monde ?
Plan détaillé de la fiche
1. Un mur pour arrêter l'hémorragie (1961–1985)
- Berlin, ville coupée en quatre puis en deux
- Le Mur comme frontière et comme système
2. L'année où tout bouge (1985–octobre 1989)
- Gorbatchev et la fin de la doctrine de la force
- L'été des fuites : Hongrie, ambassades, Leipzig
3. La nuit du 9 novembre 1989
- Une conférence de presse confuse
- De la Bornholmer Straße à la porte de Brandebourg
4. Les conséquences : de la réunification à la fin de la guerre froide
- Vers l'unité allemande (novembre 1989–3 octobre 1990)
- Un continent bouleversé
5. La mémoire du Mur
- Ce qui reste du béton
- Une date double
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1. Un mur pour arrêter l'hémorragie (1961–1985)
Berlin, ville coupée en quatre puis en deux
Après la défaite de l'Allemagne en 1945, les vainqueurs partagent le pays en quatre zones d'occupation, américaine, britannique, française et soviétique. Berlin, située au cœur de la zone soviétique, est elle-même divisée en quatre secteurs. Avec le début de la guerre froide, l'unité allemande devient impossible. En 1949, deux États naissent : à l'Ouest la République fédérale d'Allemagne (RFA), démocratie libérale liée aux États-Unis ; à l'Est la République démocratique allemande (RDA), régime communiste aligné sur Moscou. Berlin-Ouest devient une enclave occidentale au milieu de la RDA.
Pendant les années 1950, des millions d'Allemands de l'Est passent à l'Ouest, attirés par la prospérité ou fuyant la répression. Berlin est la porte la plus facile : il suffit de prendre le métro ou de traverser une rue. Beaucoup de partants sont jeunes et qualifiés, médecins, ingénieurs, ouvriers spécialisés. Pour la RDA, cette hémorragie menace sa survie économique.
Le Mur comme frontière et comme système
Dans la nuit du 12 au 13 août 1961, la RDA ferme brutalement la frontière entre les deux parties de la ville. On pose d'abord des barbelés, puis on construit un mur en dur, qui sera renforcé à plusieurs reprises. Des familles se retrouvent séparées du jour au lendemain. Le régime parle d'un « rempart de protection antifasciste », prétendant se protéger d'une menace occidentale ; en réalité, le Mur sert à empêcher ses propres citoyens de partir.
Le Mur n'est pas une simple paroi. C'est un système : deux murs séparés par une bande de terrain dégagée, éclairée la nuit, surveillée depuis des miradors, avec des barrières, des fossés antivéhicules et des gardes autorisés à tirer. Les tentatives de passage sont nombreuses, certaines réussies par tunnel, par saut ou par ruse, d'autres meurtrières. Les historiens ont recensé plus d'une centaine de personnes mortes à la frontière berlinoise entre 1961 et 1989 ; le chiffre généralement retenu par les recherches menées après la réunification tourne autour de 140, mais il varie selon les critères retenus.
Le Mur devient le symbole mondial de la division du monde en deux blocs. Les présidents américains viennent y prononcer des discours : John F. Kennedy en 1963, qui se déclare solidaire des Berlinois, et Ronald Reagan en 1987, qui appelle publiquement Mikhaïl Gorbatchev à abattre le Mur. Pendant ce temps, la RDA s'installe dans la durée, et la plupart des observateurs pensent que la division est définitive.
2. L'année où tout bouge (1985–octobre 1989)
Gorbatchev et la fin de la doctrine de la force
En 1985, Mikhaïl Gorbatchev arrive à la tête de l'URSS. Le pays est épuisé : économie stagnante, course aux armements coûteuse, guerre en Afghanistan. Gorbatchev lance des réformes, la perestroïka (restructuration économique) et la glasnost (transparence). Surtout, il fait comprendre que l'URSS n'interviendra plus militairement pour maintenir les régimes communistes d'Europe de l'Est, comme elle l'avait fait à Budapest en 1956 ou à Prague en 1968. Sans la menace des chars soviétiques, ces régimes perdent leur garantie ultime.
Les dirigeants est-allemands, en particulier Erich Honecker, refusent pourtant toute réforme. Ils voient les changements de Moscou avec méfiance et maintiennent un contrôle étroit, appuyé sur la police politique, la Stasi.
L'été des fuites : Hongrie, ambassades, Leipzig
Le mur se fissure d'abord ailleurs. Au printemps 1989, la Hongrie commence à démanteler les barbelés à sa frontière avec l'Autriche. Des milliers d'Allemands de l'Est partent en « vacances » en Hongrie dans l'espoir de passer à l'Ouest. En septembre, la Hongrie ouvre officiellement sa frontière aux Allemands de l'Est : la RDA vient de perdre son verrou extérieur.
D'autres se réfugient dans les ambassades de RFA à Prague et à Varsovie. À Prague, des milliers de personnes campent dans le jardin de l'ambassade, dans des conditions difficiles. Fin septembre, le ministre ouest-allemand des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, annonce depuis le balcon de l'ambassade qu'ils pourront partir vers l'Ouest.
À l'intérieur de la RDA, la contestation grandit. À Leipzig, après des prières pour la paix à l'église Saint-Nicolas, des manifestations ont lieu chaque lundi. Les participants scandent qu'ils sont le peuple, revendiquant la souveraineté que le régime prétend incarner. Le 7 octobre, la RDA célèbre son quarantième anniversaire en présence de Gorbatchev, qui laisse entendre que l'immobilisme se paie. Le 9 octobre, à Leipzig, une manifestation de dizaines de milliers de personnes n'est pas réprimée : le régime renonce à la force. Le 18 octobre, Honecker est remplacé par Egon Krenz. Le 4 novembre, une immense manifestation réunit à Berlin-Est, sur l'Alexanderplatz, des centaines de milliers de personnes.
3. La nuit du 9 novembre 1989
Une conférence de presse confuse
Pour calmer la situation, le nouveau pouvoir prépare une réglementation des voyages plus souple. Le 9 novembre en fin d'après-midi, Günter Schabowski, membre de la direction du parti chargé de l'information, tient une conférence de presse retransmise en direct. Vers la fin, il lit un texte qu'on lui a remis peu avant et qu'il connaît mal : les citoyens de RDA pourront désormais demander des voyages à l'étranger sans conditions particulières, et les sorties définitives se feront par tous les points de passage, y compris vers Berlin-Ouest.
Un journaliste demande quand cette mesure entre en vigueur. Schabowski, qui n'a pas été informé que l'application était prévue pour le lendemain avec des formalités, feuillette ses papiers et répond qu'à sa connaissance c'est immédiat. Les agences de presse et les télévisions ouest-allemandes, très regardées à l'Est, annoncent dans la soirée que le Mur est ouvert.
De la Bornholmer Straße à la porte de Brandebourg
Des milliers de Berlinois de l'Est se rendent aux points de passage. Les gardes n'ont reçu aucune instruction. À la Bornholmer Straße, la tension monte pendant des heures. L'officier responsable, Harald Jäger, tente d'abord de laisser passer les plus agités en tamponnant leur passeport pour les déchoir de leur nationalité, sans le leur dire. Puis, vers 23 h 30, face à une foule qui menace de tout emporter, il ouvre la barrière. Dans les heures qui suivent, les autres points de passage cèdent à leur tour.
Les scènes sont restées célèbres : des inconnus s'embrassent, des Berlinois de l'Ouest accueillent ceux de l'Est avec des fleurs et du champagne, des centaines de personnes montent sur le Mur devant la porte de Brandebourg. Dans les jours suivants, des « piverts » attaquent le béton au marteau et au burin pour en emporter des morceaux. Des millions d'Allemands de l'Est visitent l'Ouest durant le premier week-end. Aucun coup de feu n'a été tiré.
4. Les conséquences : de la réunification à la fin de la guerre froide
Vers l'unité allemande (novembre 1989–3 octobre 1990)
L'ouverture du Mur n'entraîne pas immédiatement la réunification. Beaucoup d'opposants est-allemands veulent d'abord réformer la RDA. Mais le régime s'effondre, et le mot d'ordre des manifestations évolue vers l'idée d'un seul peuple allemand. Fin novembre, le chancelier ouest-allemand Helmut Kohl présente un plan en dix points pour rapprocher les deux États.
Le 18 mars 1990, les premières élections libres en RDA donnent la victoire aux partisans d'une réunification rapide. Le 1er juillet 1990, une union monétaire, économique et sociale introduit le deutschemark à l'Est. La question internationale est réglée par le traité dit « 2 + 4 », signé à Moscou le 12 septembre 1990 par les deux Allemagnes et les quatre puissances victorieuses de 1945 : l'Allemagne unie recouvre sa pleine souveraineté, reconnaît ses frontières, notamment avec la Pologne, et peut rester dans l'OTAN.
Le 3 octobre 1990, la RDA disparaît : ses territoires adhèrent à la RFA. L'Allemagne est réunifiée, Berlin redeviendra sa capitale.
La réunification suscite des craintes à l'étranger. Le président français François Mitterrand et la Première ministre britannique Margaret Thatcher s'inquiètent d'une Allemagne trop puissante au cœur de l'Europe. L'accompagnement de l'unité allemande par l'approfondissement de la construction européenne, avec la marche vers la monnaie unique, sert en partie à rassurer les voisins.
À l'intérieur, l'unification a un coût élevé. L'économie de l'Est, peu compétitive, s'effondre en partie : fermetures d'usines, chômage massif, départs de jeunes vers l'Ouest. Le sentiment d'avoir été absorbé plutôt qu'accueilli nourrit une nostalgie de la RDA, parfois appelée Ostalgie.
Un continent bouleversé
La chute du Mur s'inscrit dans une vague de révolutions en Europe de l'Est. La Pologne avait déjà formé un gouvernement dirigé par un non-communiste à l'été 1989. En novembre et décembre, la « révolution de velours » met fin au régime communiste en Tchécoslovaquie. En Roumanie, la chute de Ceaușescu est violente : il est exécuté avec sa femme fin décembre 1989.
En décembre 1989, au sommet de Malte, George Bush et Mikhaïl Gorbatchev évoquent la fin de l'affrontement entre les blocs. Le pacte de Varsovie est dissous en 1991, et l'URSS elle-même disparaît à la fin de la même année. La guerre froide, née en partie à Berlin, s'achève. Pour beaucoup, la chute du Mur ouvre une ère de démocratie libérale triomphante, même si les conflits qui suivront, en Yougoslavie et ailleurs, nuancent vite cet optimisme.
5. La mémoire du Mur
Ce qui reste du béton
Le Mur a été démoli presque entièrement dans les mois qui ont suivi. Ses fragments ont été vendus, offerts, dispersés dans le monde entier. Quelques pans subsistent. Dans la Bernauer Straße, un mémorial conserve une portion du dispositif avec sa bande de la mort et un mirador, et rappelle les fuites et les victimes de cette rue où des immeubles touchaient la frontière. Le long de la Spree, l'East Side Gallery, longue section couverte de fresques peintes par des artistes, est devenue un lieu touristique. Dans la ville, une double rangée de pavés marque le tracé du Mur. Le Checkpoint Charlie, ancien point de passage réservé aux étrangers et aux militaires alliés, est aujourd'hui un lieu de visite très fréquenté.
Une date double
Le 9 novembre est une date lourde dans l'histoire allemande. C'est aussi le jour de la proclamation de la République en 1918 et celui du pogrom de 1938, la « nuit de Cristal », organisé par les nazis contre les Juifs. C'est en partie pour cette raison que la fête nationale allemande n'a pas été fixée au 9 novembre mais au 3 octobre, jour de la réunification. Chaque anniversaire décennal de la chute du Mur est pourtant célébré à Berlin par de grandes cérémonies, et l'événement reste dans les mémoires européennes comme le symbole d'une libération pacifique.
Conclusion
La chute du mur de Berlin résulte de causes profondes, la crise du système soviétique, le choix de Gorbatchev de ne plus recourir à la force, la mobilisation des Allemands de l'Est, et d'un déclencheur presque accidentel, une phrase mal préparée lors d'une conférence de presse. En une nuit, sans violence, le symbole de la division du monde perd sa raison d'être. Ses conséquences dépassent l'Allemagne : réunification en moins d'un an, effondrement des démocraties populaires, disparition de l'URSS et fin de la guerre froide. Pour prolonger, on peut se demander si la fin de la guerre froide a vraiment fait disparaître les murs, alors que de nouvelles barrières frontalières ont été construites ailleurs dans le monde depuis.
Bibliographie
- Mary Elise Sarotte, The Collapse: The Accidental Opening of the Berlin Wall.
- Georges-Henri Soutou, La Guerre froide. 1943-1990.
- Pierre Grosser, 1989, l'année où le monde a basculé.