Phèdre, acte I scène 3 : analyse linéaire de l'aveu à Œnone (Racine)

1 769 mots · ≈6 pages · Lycée · Commentaire de texte

Analyse linéaire d'une scène de tragédie — Lycée, préparation à l'oral — environ 1 900 mots.

Introduction

En 1677, Racine fait jouer Phèdre, d'abord intitulée Phèdre et Hippolyte. Il emprunte son sujet à Euripide et à Sénèque : Phèdre, épouse de Thésée, roi d'Athènes, brûle d'un amour coupable pour son beau-fils Hippolyte. Dans la préface, Racine présente son héroïne comme ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente, engagée dans une passion qu'elle condamne elle-même.

Dans les deux premières scènes, Hippolyte a annoncé à Théramène qu'il voulait partir à la recherche de Thésée, disparu, et a laissé deviner son amour pour Aricie. On apprend aussi que la reine dépérit d'un mal mystérieux et refuse de se nourrir. La scène 3 montre enfin Phèdre. Soutenue par Œnone, sa nourrice et confidente, elle sort de son palais, épuisée, et finit par révéler la cause de sa langueur. Cet aveu, arraché vers après vers, occupe toute la scène (environ du vers 153 au vers 316 dans la numérotation usuelle).

Il s'agit d'une scène d'exposition au sens plein : elle fait connaître au spectateur le secret qui va déclencher l'action. Mais c'est aussi déjà une scène tragique, car la parole y est une faute, et l'aveu, un premier pas vers la mort.

Projet de lecture : comment Racine fait-il de l'aveu de Phèdre une scène de torture où la parole, longtemps retenue, révèle une passion vécue comme une fatalité ?

Plan détaillé

  1. L'entrée de Phèdre : un corps qui se dérobe (début de la scène)
    • la défaillance physique ;
    • l'invocation au Soleil, adieu à la lumière.
  2. Le délire et le retour à soi
    • la rêverie des forêts et du char ;
    • la honte de s'être trahie.
  3. L'aveu indirect (jusqu'au vers 264)
    • la généalogie maudite ;
    • le nom d'Hippolyte prononcé par Œnone.
  4. La tirade « Mon mal vient de plus loin » (v. 269-316)
    • le coup de foudre ;
    • la lutte vaine contre Vénus ;
    • la résolution de mourir.

Il reste 1 457 mots (≈5 pages) de ce document

  • Accès illimité à 2 380 travaux
  • 3 €/mois, résiliable en un clic
  • Paiement sécurisé Stripe
Lire la suite — 3 €/mois

1. L'entrée de Phèdre : un corps qui se dérobe

La défaillance

N'allons point plus avant. Demeurons, chère Œnone. Je ne me soutiens plus ; ma force m'abandonne.

Les premiers mots de Phèdre sont des ordres négatifs ou d'arrêt : « N'allons point », « Demeurons ». L'héroïne entre en scène pour s'immobiliser. Le second accumule les négations et les tournures pronominales qui montrent un corps qui échappe à la volonté : la force « m'abandonne », comme une alliée qui trahit.

Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi, Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.

Le champ lexical du corps (« yeux », « genoux ») domine. La lumière blesse Phèdre : elle vit cachée, et le simple « jour » lui fait mal. On peut y lire un symbole. Phèdre porte un secret qu'elle veut dérober à la lumière ; le jour est à la fois celui du soleil et celui de la vérité. L'interjection « Hélas ! » qui suit, isolée, achève de peindre l'épuisement.

Phèdre se plaint ensuite de ses ornements et de sa coiffure, qui lui pèsent. Elle demande quelle main « importune » a assemblé ses cheveux, puis lance :

Tout m'afflige et me nuit, et conspire à me nuire.

Ce vers est remarquable par sa construction : le verbe « nuire » est répété, le rythme est régulier, et le pronom « Tout » à l'initiale englobe l'univers entier. Le monde paraît hostile à Phèdre. La répétition traduit une pensée obsédée. Le mal est moral, même s'il se dit dans le corps.

L'adieu au Soleil

Noble et brillant auteur d'une triste famille, Toi, dont ma mère osait se vanter d'être fille,

Phèdre se tourne soudain vers le Soleil, qu'elle apostrophe. Ce passage rappelle sa généalogie : sa mère, Pasiphaé, était fille du Soleil. L'héroïne descend donc d'un dieu de lumière. L'antithèse entre « Noble et brillant » et « triste famille » résume le paradoxe tragique : une origine glorieuse et une lignée maudite. Le verbe « osait se vanter » trahit déjà la honte que lui inspire sa mère.

Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois, Soleil, je te viens voir pour la dernière fois.

Le Soleil est personnifié, capable de « rougir » de honte devant sa descendante. Ce vers est un adieu : Phèdre annonce qu'elle veut mourir. Dès son entrée, l'héroïne est tournée vers la mort.

2. Le délire et le retour à soi

Phèdre se laisse ensuite aller à une rêverie. Elle souhaite être assise à l'ombre des forêts et suivre des yeux un char lancé dans la carrière, au milieu d'une « noble poussière ». Le spectateur, qui sait qu'Hippolyte aime la chasse et dresse les chevaux, comprend l'allusion. Phèdre parle d'Hippolyte sans le nommer : son désir s'exprime malgré elle, par des images.

Interrompue par l'étonnement d'Œnone, Phèdre reprend conscience :

Insensée, où suis-je ? et qu'ai-je dit ?

L'apostrophe « Insensée » s'adresse à elle-même : Phèdre se juge. Elle se reproche d'avoir laissé « égarer » ses vœux et son esprit, et affirme que les dieux lui ont ôté l'usage de la raison. Phèdre est lucide sur son égarement, et cette lucidité même la fait souffrir.

3. L'aveu indirect

Œnone presse, Phèdre résiste

Œnone, inquiète, emploie tous les arguments pour la faire parler : elle lui reproche de vouloir mourir sans raison, d'abandonner ses enfants et de laisser le pouvoir au fils de l'Amazone. Sans le savoir, elle prononce le nom d'Hippolyte. La réaction de Phèdre, exclamation puis reproche, montre que la nourrice a touché la blessure.

La généalogie maudite

Lorsque Phèdre se décide enfin à parler, elle ne parle pas d'abord d'elle, mais de sa famille :

Ô haine de Vénus ! Ô fatale colère ! Dans quels égarements l'amour jeta ma mère !

Les exclamations et l'anaphore du « Ô » donnent au passage la solennité d'une plainte. Vénus est désignée comme la responsable : sa haine poursuit la descendance du Soleil. Phèdre évoque sa mère, puis sa sœur :

Ariane, ma sœur, de quel amour blessée Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !

Ariane, abandonnée par Thésée sur une île, est morte d'amour. L'apostrophe à la sœur morte et la douceur des sonorités donnent à ce distique une musique élégiaque. Phèdre inscrit sa passion dans une lignée : les femmes de sa famille sont toutes victimes de l'amour. Elle conclut :

Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable Je péris la dernière et la plus misérable.

Le présent « péris » anticipe la mort ; le superlatif « la plus misérable » fait de Phèdre l'aboutissement de cette malédiction.

Le nom prononcé

L'échange qui suit est d'une grande intensité dramatique. Aux questions brèves d'Œnone, Phèdre répond par fragments :

De l'amour j'ai toutes les fureurs.

Tu vas ouïr le comble des horreurs.

Le mot « fureurs » désigne une passion violente, proche de la folie ; « le comble des horreurs » annonce une faute monstrueuse. Phèdre retarde encore l'aveu. Elle commence par « J'aime… » et s'interrompt, les points de suspension marquant l'impossibilité de dire. Elle frémit, se reprend, et finit par désigner Hippolyte par une périphrase : « ce fils de l'Amazone ». C'est Œnone qui prononce le nom, horrifiée. Phèdre répond alors :

C'est toi qui l'as nommé.

Ce vers, l'un des plus célèbres de Racine, est un chef-d'œuvre de dénégation. Phèdre n'a pas dit le nom ; elle rejette la responsabilité de la parole sur sa confidente. L'aveu est accompli, mais par l'autre. Prononcer le nom, c'est rendre la faute réelle.

4. « Mon mal vient de plus loin »

Le coup de foudre

Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d'Égée Sous les lois de l'hymen je m'étais engagée,

Après le cri, le récit. Phèdre reprend son histoire depuis le début, dans une longue tirade rétrospective. Le mot « mal » fait de l'amour une maladie. La conjonction de temps « À peine » montre que la passion a surgi aussitôt après le mariage.

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ; Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ; Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ; Je sentis tout mon corps et transir et brûler.

Ces vers sont un modèle de description du coup de foudre. Le rythme ternaire « Je le vis, je rougis, je pâlis » imite la rapidité de l'événement, avec ses passés simples successifs. Les antithèses (« rougis » / « pâlis », « transir » / « brûler ») traduisent des sensations contradictoires, héritées de la tradition lyrique depuis Sappho. La passion prive le corps de ses facultés.

Je reconnus Vénus et ses feux redoutables, D'un sang qu'elle poursuit tourments inévitables.

Le verbe « reconnus » est essentiel : Phèdre identifie la malédiction familiale.

Une lutte vaine

Phèdre raconte ensuite ses efforts pour résister. Elle a bâti un temple à Vénus et multiplié les sacrifices, mais en vain : en implorant la déesse, c'est Hippolyte qu'elle adorait. L'aveu est terrible, car la passion envahit jusqu'à la prière. Elle a tenté de fuir sa présence, mais elle retrouvait ses traits dans ceux de son père. Elle a fini par se révolter contre elle-même et par persécuter Hippolyte, jouant le rôle d'une marâtre injuste pour obtenir son exil.

Par mon époux lui-même à Trézène amenée, J'ai revu l'ennemi que j'avais éloigné :

Le retour forcé auprès d'Hippolyte, causé par Thésée lui-même, est ironique : l'époux conduit sa femme vers sa faute. Le mot « ennemi » appartient au lexique galant : l'être aimé est celui qui fait souffrir.

Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée : C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.

Ce distique est le sommet de la tirade. L'opposition entre « une ardeur cachée » et « Vénus tout entière » dit l'aggravation du mal : la passion n'est plus un feu intérieur, mais une possession divine. La métaphore de la « proie » fait de Phèdre une victime de chasse ; on note l'ironie cruelle de cette image pour une femme qui aime un chasseur.

La résolution de mourir

La fin de la tirade revient à la morale. Phèdre affirme avoir conçu pour son crime « une juste terreur » et avoir pris la vie en haine. Elle voulait mourir pour préserver sa « gloire », c'est-à-dire sa réputation, et dérober au jour une flamme si noire. L'antithèse entre la lumière et le noir rappelle le début de la scène : le jour, la vérité, le Soleil s'opposent à la passion coupable.

Conclusion

Cette scène fait de l'aveu une véritable épreuve. Racine retarde la révélation par une série d'étapes : la défaillance du corps, le délire, la généalogie, les questions d'Œnone, la périphrase, avant le célèbre « C'est toi qui l'as nommé ». La tirade finale donne ensuite à la passion sa pleine dimension tragique : Phèdre est lucide, coupable à ses propres yeux, mais victime d'une fatalité divine qui poursuit sa race.

En ouverture, on peut lire cette scène à la lumière de la dernière, l'acte V scène 7, où Phèdre, mourante, avoue tout à Thésée : le parcours de la pièce va de l'aveu à la confidente à l'aveu public, et de la parole retenue à la mort.

Bibliographie

  • Jean Racine, Phèdre, préface et notes dans les éditions de poche courantes (Folio classique, GF Flammarion).
  • Roland Barthes, Sur Racine, Seuil.
  • Lucien Goldmann, Le Dieu caché, Gallimard.
  • Paul Bénichou, Morales du grand siècle, Gallimard.