Analyse linéaire d'une scène de théâtre en vers, avec relevé des procédés — lycée, oral de français — environ 2 100 mots.
Introduction
Dans les théâtres d'autrefois, un employé passait la soirée enfermé dans un trou ménagé à l'avant de la scène : le souffleur. Invisible du public, il chuchotait aux comédiens le vers oublié. Imaginons qu'un soir ce souffleur, las d'entendre massacrer son texte, sorte de sa boîte et se mette à jouer lui-même, dans le noir, sans que personne s'aperçoive de la substitution. C'est très exactement ce qui arrive sous la fenêtre de Roxane, et c'est pourquoi ceux qui cherchent les figures de style de Cyrano de Bergerac, acte 3 scène 7, trouvent dans ce passage la matière la plus riche de la pièce.
Créée en décembre 1897 au théâtre de la Porte-Saint-Martin, avec Constant Coquelin dans le rôle-titre, la « comédie héroïque » d'Edmond Rostand compte cinq actes en alexandrins. L'acte III porte un titre qui annonce son sommet : « Le Baiser de Roxane ». Juste avant notre scène, Christian, beau mais incapable de tourner une phrase, a voulu se passer de son ami et n'a su répéter à Roxane que son amour, en termes si plats qu'elle l'a planté là, déçue, pour rentrer chez elle. Il appelle Cyrano au secours. La nuit est tombée ; Roxane paraît au balcon ; Cyrano se glisse dessous.
Le passage étudié va du premier mot soufflé jusqu'au moment où Christian, tenu à l'écart, réclame un baiser. Il repose sur une double énonciation particulièrement subtile : Roxane croit entendre Christian, le spectateur sait que c'est Cyrano, et Cyrano lui-même finit par oublier qu'il parle pour un autre.
Problématique : comment Rostand fait-il de cette scène de substitution, d'abord comique, le moment où un homme qui se juge laid ose enfin dire son amour, à l'abri de l'ombre ?
Plan détaillé
- Premier mouvement — Le souffleur sous le balcon
- un dialogue à trois voix pour deux personnages en scène ;
- le relais défaillant : hésitations et premier sauvetage.
- Deuxième mouvement — Cyrano prend la place
- la nuit, condition de la parole ;
- le refus de l'esprit : parler vrai plutôt que briller.
- Troisième mouvement — La déclaration et son effet
- du « vous » au « tu » : une parole qui se libère ;
- la victoire de Cyrano au profit d'un autre.
- Tableau récapitulatif — Cyrano de Bergerac acte 3 scène 7 : les figures de style vers par vers
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I. Premier mouvement : le souffleur sous le balcon
Un dialogue à trois voix
Le début de la scène est construit comme un numéro de comédie. Cyrano, caché, chuchote une réplique ; Christian la répète à voix haute vers la fenêtre ; Roxane répond. La parole fait donc un détour par un intermédiaire, et ce détour produit du retard. Les répliques sont brèves, souvent coupées à l'intérieur de l'alexandrin : un même vers est partagé entre deux ou trois bouches. Ce morcellement, que les manuels appellent vers brisé ou distribué, rend sensible à l'oreille le travail de la transmission.
Le comique naît de l'écart entre ce que voit le spectateur et ce que croit Roxane. Elle s'adresse au jeune homme élégant qu'elle devine en bas ; nous voyons, plus bas encore, l'autre homme qui lui fournit son texte. La scène illustre au sens propre l'idée de « porte-parole ».
Les mots qui trébuchent
Le relais fonctionne mal. Christian répète avec un temps de retard, et Roxane remarque que les paroles lui parviennent hésitantes. Cyrano doit improviser une justification et la fait passer par la bouche de Christian :
C'est qu'il fait nuit, Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.
La réponse transforme un défaut en image gracieuse. Les mots deviennent des êtres qui avancent dans l'obscurité en tendant les mains : c'est une personnification, renforcée par la locution « à tâtons ». L'excuse est aussi un aveu à peine voilé. Si les mots ont du mal à monter, c'est qu'ils ont un trajet à faire, d'une bouche cachée à une autre bouche, puis jusqu'à la fenêtre.
Roxane objecte que ses propres paroles, à elle, descendent sans peine. Cyrano trouve alors une pointe qui l'emporte :
Or, moi, j'ai le cœur grand et vous l'oreille petite.
Le vers est bâti sur une symétrie inversée : adjectif après le nom d'un côté, avant le nom de l'autre, avec l'opposition « grand » / « petite ». Le compliment est double. Il flatte la jeune femme (une petite oreille est un trait de beauté) et grandit l'amoureux. On entend déjà que Cyrano ne se contente plus de souffler : il compose. Lassé de passer par Christian, il l'écarte et prend sa place sous le balcon, en contrefaisant sa voix.
II. Deuxième mouvement : Cyrano prend la place
La nuit, condition de la parole
Dès qu'il parle en son nom, Cyrano change de sujet. Il ne parle plus seulement de Roxane, il parle de la nuit qui les sépare et qui le protège. Roxane voudrait descendre ou faire monter son amant ; Cyrano s'y oppose avec une vivacité qu'elle ne comprend pas, mais que le spectateur comprend très bien : la lumière le trahirait.
Il fait alors l'éloge de cette situation étrange où l'on se parle sans se voir. L'obscurité donne à chacun une place dans un tableau en noir et blanc :
Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté !
L'antithèse est parfaite : deux hémistiches de même construction, deux pronoms en tête, deux noms opposés. Elle a pourtant un sens caché. Pour Roxane, c'est une galanterie : elle brille, il s'efface. Pour le spectateur, c'est la vérité de Cyrano, condamné à rester l'ombre d'un autre. La restriction « ne… que » souligne cette humilité. Le personnage qui, à l'acte I, remplissait l'hôtel de Bourgogne de sa voix accepte ici de n'être presque rien.
Il le dit d'ailleurs : la nuit lui permet d'être enfin lui-même. Cette déclaration, sous une apparence banale, est capitale. L'homme au nez immense a trouvé la seule situation où son visage ne compte pas. Le théâtre, qui est l'art de montrer, invente ici une scène où l'essentiel tient à ce qu'on ne voit pas.
Le refus des jeux d'esprit
Roxane, qui a été élevée dans le goût des précieuses, attend des pointes et des trouvailles. Cyrano, qui en est le maître, prend le contre-pied : il annonce qu'il va laisser de côté les ornements. Il explique, en substance, qu'à force de raffiner l'expression, on risque de laisser s'évaporer le sentiment, comme un liquide trop chauffé dans l'alambic d'un alchimiste. La métaphore est savante, mais elle sert à condamner l'excès de savoir-faire.
Ce moment est paradoxal, puisque le refus de l'éloquence est formulé en alexandrins éloquents. Il ne faut pas y voir une contradiction mais un changement de régime. Jusqu'ici, l'esprit de Cyrano était une arme : la tirade du nez, la ballade du duel. Désormais, la parole cesse d'être un spectacle pour devenir une confidence. Rostand fait entendre ce passage d'un registre à l'autre dans une scène qui garde, malgré tout, la virtuosité du personnage.
III. Troisième mouvement : la déclaration et son effet
Du « vous » au « tu »
Le point culminant est la grande déclaration de Cyrano. Le signe le plus net de l'émotion est grammatical : le personnage passe du vouvoiement, qui régnait jusque-là, au tutoiement. Ce glissement, que Roxane ne relève pas, abolit la distance du balcon.
L'amour s'y exprime d'abord par une comparaison sonore :
ton nom est dans mon cœur Comme dans un grelot
L'image est familière, presque enfantine. Le cœur devient une petite boule de métal, et le prénom de Roxane la bille qui tinte à chaque mouvement. Rostand reprend la comparaison quelques mots plus loin pour dire que ce tintement ne s'arrête jamais : le frisson de l'amoureux agite sans cesse le grelot. La répétition de « tout le temps » prend valeur d'anaphore et dit l'obsession.
Vient ensuite la preuve par la mémoire. Cyrano rappelle un détail minuscule : un jour de mai, l'année précédente, Roxane avait changé de coiffure pour sortir. Ce souvenir daté, sans intérêt pour quiconque, révèle une attention de chaque instant. On mesure ici une loi de l'écriture amoureuse : rien n'est plus convaincant qu'un détail que seul l'amant pouvait remarquer.
La déclaration culmine dans une comparaison empruntée à l'expérience de tout le monde :
Comme lorsqu'on a trop fixé le soleil, On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
Celui qui a regardé le soleil voit ensuite partout une tache colorée. De même, celui qui a contemplé Roxane la retrouve sur tout ce qu'il regarde, sous forme de taches blondes. La femme est assimilée à la source même de la lumière : c'est une hyperbole, mais une hyperbole fondée sur un phénomène physique exact, ce qui lui donne une force de vérité.
Une victoire volée
L'effet sur Roxane est immédiat. Celle qui exigeait des phrases recherchées répond par une phrase simple, presque haletante :
Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne !
La répétition de la conjonction « et », ou polysyndète, accumule les verbes comme autant de vagues d'émotion. Roxane elle-même adopte le tutoiement : la déclaration a fait tomber toutes les défenses. Elle ajoute qu'il l'a enivrée.
Cyrano accueille cet aveu comme un sommet de son existence ; il va jusqu'à souhaiter la mort, puisqu'il ne pourra rien vivre de plus haut. L'hyperbole est sincère, et douloureuse : l'ivresse de Roxane, c'est lui qui l'a causée, mais c'est Christian qui en recueillera le prix. L'ironie dramatique atteint ici son point le plus aigu.
C'est alors que Christian, oublié dans un coin, se rappelle au souvenir de tous en réclamant un baiser. Ce mot ramène la scène à la réalité du corps, que Cyrano ne peut pas offrir. La comédie reprend ses droits, mais le spectateur a compris que le vrai dénouement de la pièce est déjà écrit : Roxane aime une voix qui n'appartient pas à celui qu'elle épousera.
IV. Cyrano de Bergerac acte 3 scène 7 : les figures de style vers par vers
Le tableau ci-dessous reprend les procédés repérés dans l'ordre de la scène. Pour l'oral, retenir surtout la fonction de chaque figure : à quoi elle sert dans la situation de substitution.
| Figure | Passage | Effet produit |
|---|---|---|
| Double énonciation, ironie dramatique | toute la scène | Roxane croit entendre Christian ; le public sait que Cyrano parle. |
| Vers brisé entre plusieurs voix | premières répliques | rend audible le relais Cyrano → Christian → Roxane. |
| Personnification | « ils cherchent votre oreille », « à tâtons » | les mots deviennent des êtres qui avancent dans le noir. |
| Antithèse et symétrie inversée | « j'ai le cœur grand et vous l'oreille petite » | compliment double, pointe d'esprit qui l'emporte. |
| Antithèse, restriction | « Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté » | galanterie pour Roxane, vérité tragique pour le spectateur. |
| Métaphore alchimique (paraphrasée) | refus des raffinements d'esprit | le sentiment risque de s'évaporer si on le travaille trop. |
| Changement d'adresse (vous → tu) | début de la déclaration | la distance sociale et physique s'abolit. |
| Comparaison | « ton nom est dans mon cœur / Comme dans un grelot » | image concrète et familière d'une obsession. |
| Anaphore | « tout le temps » répété | l'amour comme mouvement continu. |
| Détail-preuve (souvenir daté) | la coiffure changée un jour de mai | l'attention constante de l'amoureux. |
| Comparaison, hyperbole | « Comme lorsqu'on a trop fixé le soleil » | Roxane assimilée à la source de la lumière. |
| Polysyndète, gradation | « je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne » | émotion débordante, abandon complet. |
| Hyperbole | Cyrano prêt à mourir après l'aveu | le sommet d'une vie ne peut être dépassé. |
| Chute comique | la demande de baiser de Christian | retour au corps et à la comédie. |
Conclusion
La scène 7 de l'acte III fonctionne comme une pièce dans la pièce. Elle commence en farce, avec un souffleur maladroit et un acteur qui bute, et s'achève en déclaration lyrique où le personnage se livre comme nulle part ailleurs. L'obscurité y joue le rôle d'un masque : en cachant le visage de Cyrano, elle libère sa voix. Les figures de style suivent cette évolution, des pointes spirituelles du début aux comparaisons simples et lumineuses de la fin.
On peut rapprocher cette scène de la célèbre scène du balcon de Roméo et Juliette, où l'amour se dit aussi de nuit, d'un jardin vers une fenêtre ; mais chez Shakespeare, celui qui parle est celui qu'on aime. Chez Rostand, le balcon sépare non seulement deux amants, mais un homme de son propre bonheur. Le dernier acte, où Roxane reconnaîtra la voix lors de la lecture d'une lettre à la tombée du jour, viendra boucler ce motif de l'ombre révélatrice.
Questions qu'un examinateur peut poser
- Pourquoi la nuit est-elle indispensable à la scène ? Elle permet la substitution sur le plan matériel et donne à Cyrano une liberté intérieure qu'il n'a jamais à la lumière.
- Cyrano trahit-il Christian ? Non : il parle pour lui, comme convenu, mais il parle aussi de lui-même. Le malentendu profite à Christian et coûte à Cyrano.
- Quelle différence avec la tirade du nez ? Là, l'esprit est un spectacle offert pour humilier un fâcheux ; ici, il s'efface au profit de l'aveu.
Bibliographie
- Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, comédie héroïque en cinq actes, nombreuses éditions de poche avec dossier.
- William Shakespeare, Roméo et Juliette, acte II, pour la comparaison avec la scène du balcon.
- Edmond Rostand, Les Romanesques, comédie en vers antérieure, pour mesurer l'évolution du dramaturge.