Phèdre, acte V scène 7 : analyse linéaire de la dernière scène (Racine)

1 802 mots · ≈6 pages · Lycée · Commentaire de texte

Analyse linéaire du dénouement d'une tragédie — Lycée, oral du bac de français — environ 1 800 mots.

Introduction

Le dénouement d'une tragédie classique doit être rapide et complet : le sort de tous les personnages doit être fixé. Dans Phèdre (1677), Racine accomplit ce programme avec une concentration remarquable. Lorsque s'ouvre la scène 7 de l'acte V, presque tout est déjà consommé. Thésée, revenu alors qu'on le croyait mort, a cru la calomnie d'Œnone, qui accusait Hippolyte d'avoir voulu séduire Phèdre ; il a maudit son fils et appelé contre lui la vengeance de Neptune. Œnone, chassée par sa maîtresse, s'est jetée dans les flots. Dans la scène précédente, Théramène a fait le long récit de la mort d'Hippolyte, traîné par ses chevaux qu'un monstre marin avait affolés. Thésée commence à douter.

C'est dans ce climat que Phèdre paraît une dernière fois. La scène réunit Thésée, Phèdre, Théramène, Panope et les gardes. Elle se compose de trois temps : une tirade amère de Thésée, l'aveu de Phèdre mourante, enfin les paroles du roi qui referment la pièce.

Cette dernière scène répond à la scène 3 de l'acte I. Phèdre y avouait sa passion à sa seule confidente, en voulant mourir dans le secret ; elle l'avoue maintenant à son époux, publiquement, en mourant sous les yeux de tous.

Projet de lecture : comment cette scène finale transforme-t-elle la mort de Phèdre en un acte de vérité qui rend à l'ordre du monde, et à la lumière, leur pureté ?

Plan détaillé

  1. Premier temps : la colère et le doute de Thésée
    • un triomphe ironique prêté à Phèdre ;
    • le refus de savoir et le désir de fuir.
  2. Deuxième temps : l'aveu de Phèdre
    • rendre son innocence à Hippolyte ;
    • la confession et le partage des responsabilités ;
    • le récit de l'empoisonnement et la mort qui purifie.
  3. Troisième temps : les dernières paroles de Thésée
    • effacer la mémoire du crime ;
    • réparer : honneurs funèbres et adoption d'Aricie.

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Premier temps : un roi amer et aveuglé

Un triomphe ironique

Eh bien ! vous triomphez, et mon fils est sans vie !

Thésée ouvre la scène par une exclamation qui accuse. L'interjection « Eh bien ! » marque l'amertume, et le verbe « triomphez » est d'une ironie douloureuse : le roi suppose que Phèdre se réjouit de la mort de celui qu'elle a accusé. La coordination « et » met sur le même plan la victoire supposée de la reine et la mort du fils, comme si l'une avait causé l'autre.

Ah ! que j'ai lieu de craindre ! et qu'un cruel soupçon, L'excusant dans mon cœur, m'alarme avec raison !

Les exclamations se multiplient, signe d'un personnage bouleversé. Thésée laisse paraître ce qu'il redoute : que son fils ait été innocent. Le « cruel soupçon » est double : soupçon envers Phèdre, mais surtout soupçon de sa propre erreur. Le participe « L'excusant » montre que le cœur du père commence à absoudre Hippolyte.

Le refus de savoir

Thésée poursuit en invitant Phèdre, avec une froideur sarcastique, à jouir de sa victoire :

Mais, Madame, il est mort, prenez votre victime ; Jouissez de sa perte, injuste ou légitime.

Le vouvoiement et l'apostrophe « Madame » installent une distance glaciale. Les impératifs « prenez », « Jouissez » ont une valeur ironique : Thésée feint d'offrir à Phèdre ce qu'elle aurait désiré. L'alternative « injuste ou légitime » est essentielle : le roi refuse de trancher. Il préfère, dit-il en substance, rester dans l'erreur plutôt que d'apprendre une vérité qui le rendrait responsable de la mort de son fils. Il demande seulement à fuir loin de ce rivage et de la sanglante image de son fils déchiré.

Ce moment est profondément tragique. Thésée, héros célèbre pour avoir vaincu des monstres, se montre ici faible, désireux de ne pas savoir. Le spectateur mesure tout son aveuglement.

Deuxième temps : l'aveu de Phèdre

Rendre son innocence à Hippolyte

Non, Thésée, il faut rompre un injuste silence ; Il faut à votre fils rendre son innocence.

Phèdre interrompt le roi par une négation catégorique, « Non », qui s'oppose à sa volonté de fuir. Elle s'adresse à son époux par son simple nom, sans titre : le ton est grave, direct, dépouillé. L'anaphore de « Il faut » exprime une obligation morale. Le « silence » est qualifié d'« injuste » : se taire, c'était laisser accuser un innocent.

L'aveu tombe ensuite en trois mots : Hippolyte n'était point coupable. Thésée réagit par une exclamation douloureuse sur son propre malheur de père : c'est sur la foi de Phèdre qu'il a condamné son fils.

La confession

Les moments me sont chers ; écoutez-moi, Thésée.

Phèdre coupe court aux reproches. Le temps lui est compté, ce que le spectateur ne comprend pas encore. L'impératif « écoutez-moi » impose au roi le silence. Celle qui fuyait la parole exige d'être entendue.

C'est moi qui sur ce fils chaste et respectueux Osai jeter un œil profane, incestueux.

La tournure présentative « C'est moi qui » met en relief la responsabilité de Phèdre. On peut l'opposer au célèbre « C'est toi qui l'as nommé » de l'acte I : l'héroïne, qui rejetait alors la parole sur Œnone, assume désormais la faute à la première personne. Les adjectifs se répondent en antithèse. D'un côté, Hippolyte est « chaste et respectueux », qualités qui le lavent de l'accusation. De l'autre, Phèdre se décrit par un regard « profane, incestueux ». Le mot « incestueux », placé à la rime, est le terme le plus fort que la pièce ait employé : Phèdre nomme enfin sa faute sans détour.

Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste ; La détestable Œnone a conduit tout le reste.

Ce distique répartit les responsabilités. Le premier vers rappelle la fatalité divine : la passion est venue du « ciel », comme la vengeance de Vénus évoquée dès l'acte I. Le second vers accuse Œnone, qualifiée de « détestable ». On peut juger cette accusation injuste envers la nourrice, qui n'a agi que par dévouement ; elle n'en montre pas moins que Phèdre se perçoit comme victime d'une double puissance, celle des dieux et celle de la parole d'autrui. Phèdre explique ensuite qu'Œnone a craint qu'Hippolyte ne révèle cette passion, qu'elle a profité de la faiblesse de sa maîtresse pour l'accuser, puis qu'elle s'est punie elle-même dans les flots.

La mort qui purifie

J'ai voulu, devant vous exposant mes remords, Par un chemin plus lent descendre chez les morts.

Phèdre révèle alors qu'elle a choisi sa mort. Le « chemin plus lent » est celui du poison, qui lui laisse le temps de parler. La mort devient un acte de parole : elle meurt « devant » Thésée, en exposant ses remords. Le choix du poison respecte aussi les bienséances classiques, qui évitent le sang versé sur scène.

J'ai pris, j'ai fait couler dans mes brûlantes veines Un poison que Médée apporta dans Athènes.

La reprise « J'ai pris, j'ai fait couler » décompose le geste et insiste sur la volonté de Phèdre. Les « brûlantes veines » rappellent le feu de la passion, qui s'éteint désormais. La référence à Médée, magicienne criminelle qui fut un temps l'épouse d'Égée, père de Thésée, rattache Phèdre à une autre figure de femme passionnée et meurtrière.

Déjà jusqu'à mon cœur le venin parvenu Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu ;

L'adverbe « Déjà » annonce l'imminence de la fin. La répétition de « cœur » marque la progression du poison vers le centre de la vie et de la passion. L'antithèse entre « brûlantes veines » et « froid inconnu » résume le parcours du personnage : le feu de l'amour cède au froid de la mort.

Déjà je ne vois plus qu'à travers un nuage Et le ciel et l'époux que ma présence outrage ;

L'anaphore de « Déjà » scande l'agonie. La vue se brouille, et le « nuage » sépare Phèdre du monde. Le « ciel » et « l'époux » sont associés par la polysyndète « Et… et » : ce sont les deux autorités qu'elle a offensées, le divin et le conjugal.

Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté, Rend au jour, qu'ils souillaient, toute sa pureté.

Ce distique final est l'un des plus beaux de Racine. Il reprend tout le réseau d'images de la lumière, qui traverse la pièce : Phèdre, descendante du Soleil, cherchait à l'acte I à fuir le jour. La mort, en lui « dérobant la clarté », retire ses yeux du monde. Mais le second vers renverse la perspective : c'est le jour qui est délivré de Phèdre. La relative « qu'ils souillaient » exprime l'idée que son regard coupable salissait la lumière. Le mot « pureté », à la rime, clôt la vie de Phèdre sur une image de purification. La mort rétablit l'ordre du monde.

Troisième temps : les dernières paroles de Thésée

Effacer le crime

Elle expire, Seigneur !

La réplique brève de Panope, simple constat, marque la mort de Phèdre. Thésée répond aussitôt :

D'une action si noire Que ne peut avec elle expirer la mémoire !

Le roi ne pleure pas son épouse : il souhaite que le souvenir du crime meure avec elle. L'adjectif « noire » s'oppose à la « pureté » du vers précédent, et la reprise du verbe « expirer » fait mourir la mémoire en même temps que le corps.

Réparer

Allons, de mon erreur, hélas ! trop éclaircis, Mêler nos pleurs au sang de mon malheureux fils !

L'impératif « Allons » marque le passage à l'action. Thésée reconnaît son « erreur » : il est enfin « éclairci », mot qui prolonge le thème de la lumière, mais « trop » tard. Le roi annonce ensuite qu'il ira embrasser ce qui reste du corps de son fils et expier le vœu fatal adressé à Neptune.

Rendons-lui les honneurs qu'il a trop mérités ; Et pour mieux apaiser ses mânes irrités, Que, malgré les complots d'une injuste famille, Son amante aujourd'hui me tienne lieu de fille.

La pièce se clôt sur une réparation. Les « mânes », esprits des morts dans la religion antique, doivent être apaisés. Thésée adopte Aricie, qu'Hippolyte aimait et qu'il voulait épouser, alors qu'elle appartenait à la famille des Pallantides, ennemie de la sienne. Le dernier mot, « fille », rétablit un lien familial après tant de liens détruits : la tragédie s'achève sur un geste de réconciliation, même s'il ne peut rien réparer de la mort.

Conclusion

Cette dernière scène accomplit le dénouement tragique en le rendant à la fois rapide et complet. Thésée, d'abord aveugle et désireux de ne pas savoir, est contraint d'entendre la vérité ; Phèdre, qui avait toujours fui la parole et la lumière, parle enfin et meurt en rendant au jour sa pureté. Le choix du poison permet de faire coïncider l'aveu et l'agonie, et la scène reprend en écho les grands motifs de la pièce : le feu de la passion, la lumière du Soleil, la fatalité divine, le poids de la parole.

Phèdre apparaît ainsi dans sa grandeur tragique : coupable, mais lucide jusqu'au bout. En ouverture, on peut relire la préface de Racine, qui insiste sur la dimension morale de sa pièce, ou comparer cette mort à celle d'autres héroïnes raciniennes, comme Hermione dans Andromaque, dont la fin est rapportée et non montrée, ce qui donne plus de force encore au choix de faire mourir Phèdre sous les yeux du spectateur.

Bibliographie

  • Jean Racine, Phèdre, éditions de poche courantes avec la préface de l'auteur.
  • Roland Barthes, Sur Racine, Seuil.
  • Jacques Scherer, La Dramaturgie classique en France, Nizet.
  • Jean Starobinski, L'Œil vivant, Gallimard.