Le Cid, acte I scène 6 : analyse linéaire des stances de Rodrigue (Corneille)

1 744 mots · ≈6 pages · Lycée · Commentaire de texte

Analyse linéaire d'un monologue de théâtre — Lycée, oral du bac de français — environ 1 900 mots.

Introduction

Au théâtre, une décision se prend souvent en un geste : on tire l'épée, on sort, on frappe. Dans les stances de Rodrigue, il ne se passe rien de visible. Un jeune homme reste seul sur la scène et parle pendant soixante vers ; quand il se tait, il a changé d'avis deux fois et sait enfin ce qu'il va faire. Toute l'action est passée dans le langage, et même dans la grammaire : le « je » accablé du début devient, à la fin, un « nous » qui se donne des ordres.

Le Cid, tragi-comédie de Corneille créée en 1637, s'inspire d'une pièce espagnole de Guillén de Castro. Rodrigue et Chimène s'aiment et leurs pères semblent favorables au mariage. Mais le comte, père de Chimène, jaloux d'avoir vu don Diègue nommé gouverneur du prince, gifle le vieil homme. Trop âgé pour se battre, don Diègue remet à son fils le soin de laver l'affront. À la scène 6, Rodrigue, resté seul, mesure ce qu'on exige de lui : tuer le père de celle qu'il aime.

Corneille choisit pour ce moment une forme rare au théâtre, les stances : six strophes de dix vers, de longueurs mêlées, terminées chacune par un vers qui rime en « Chimène ». Comment cette forme lyrique, qui semble suspendre l'action, devient-elle le lieu même où le héros forge sa décision ?

Le monologue progresse en trois mouvements : les trois premières stances enferment Rodrigue dans le dilemme ; la quatrième ouvre une fausse sortie, celle de la mort ; les deux dernières renversent ce choix et le conduisent à la vengeance.

Plan détaillé

  1. Premier mouvement (stances 1 à 3) : l'impasse
    • un héros frappé à l'arrêt ;
    • deux devoirs face à face ;
    • l'épée prise à témoin.
  2. Deuxième mouvement (stance 4) : la tentation de mourir
    • un raisonnement sans issue ;
    • « Mourons » : une solution qui ménage Chimène.
  3. Troisième mouvement (stances 5 et 6) : le ressaisissement
    • l'indignation contre soi-même ;
    • la hiérarchie retrouvée ;
    • un refrain retourné.

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Premier mouvement : l'impasse (stances 1 à 3)

Un héros frappé à l'arrêt

Percé jusques au fond du cœur D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,

Le participe « percé », placé en tête, applique une image guerrière à une blessure morale : Rodrigue est frappé avant même de dire « je ». La blessure est double, comme l'annoncent les deux adjectifs coordonnés : « imprévue », parce que l'affront est tombé au moment où le mariage semblait acquis ; « mortelle », parce qu'elle touche le cœur, siège à la fois de l'amour et du courage.

Les deux vers suivants s'organisent en parallèle : Rodrigue se dit « misérable vengeur d'une juste querelle » et « malheureux objet d'une injuste rigueur ». L'opposition entre « juste » et « injuste », placés au même endroit des deux vers, montre un personnage pris entre deux justices : la vengeance est légitime, mais le sort qui la lui impose est cruel. Puis tombe le constat : « Je demeure immobile », prolongé par un vers court de six syllabes, « Cède au coup qui me tue ». Le passage de l'alexandrin à l'hexasyllabe fait entendre l'abattement : le vers lui-même s'affaisse.

La fin de la stance installe la mécanique de tout le monologue :

En cet affront mon père est l'offensé, Et l'offenseur le père de Chimène !

Le chiasme « père / offensé – offenseur / père » enferme le dilemme dans une figure close. Les deux pères sont face à face dans le vers comme dans l'action. Juste avant, l'exclamation « Ô Dieu, l'étrange peine ! » sert de refrain : elle reviendra, transformée, dans chaque stance. Le mot « peine » rime avec « Chimène » d'un bout à l'autre du texte : la jeune femme est littéralement associée à la souffrance.

Deux devoirs face à face

La deuxième stance commence par une exclamation qui nomme ce que le spectateur voit : « Que je sens de rudes combats ! » Le combat se livre d'abord en Rodrigue. Le vers « Il faut venger un père, et perdre une maîtresse » expose le dilemme avec une netteté presque juridique : deux infinitifs coordonnés, deux objets symétriques, et la césure à l'hémistiche qui coupe le vers en deux devoirs. Le vers suivant inscrit ce partage dans le corps : le cœur poussé, le bras retenu.

Le mot « maîtresse » désigne ici la femme aimée, sans connotation vulgaire. L'alternative est ensuite reformulée : trahir sa « flamme » ou vivre en « infâme ». La rime entre ces deux mots associe ce qui devrait s'exclure, l'amour et le déshonneur. La stance se clôt sur deux questions parallèles, « Faut-il laisser un affront impuni ? / Faut-il punir le père de Chimène ? » : la reprise de « Faut-il » montre que la pensée tourne en rond.

L'épée prise à témoin

La troisième stance commence par une énumération sans verbe : « Père, maîtresse, honneur, amour ». Les quatre mots sont jetés sans verbe, comme si Rodrigue ne savait plus les ordonner. Ils se répondent pourtant en alternance : père et honneur aux places impaires, maîtresse et amour aux places paires, comme si les deux camps se relayaient dans la phrase. Le vers suivant multiplie les oxymores, « Noble et dure contrainte, aimable tyrannie » : l'honneur est noble mais dur, l'amour aimable mais tyrannique. Aucune des deux forces n'est purement bonne ou mauvaise.

Rodrigue s'adresse alors à son épée par des apostrophes contradictoires, « cher et cruel espoir », « digne ennemi de mon plus grand bonheur », avant de la nommer : « Fer qui causes ma peine ». Les deux dernières questions reprennent le moule de la stance précédente, mais avec un glissement révélateur : « ma Chimène ». Le possessif affectueux, qui n'apparaissait pas encore, montre qu'au plus fort du dilemme l'amour gagne du terrain dans la langue même du héros.

Deuxième mouvement : la tentation de mourir (stance 4)

Un raisonnement sans issue

Il vaut mieux courir au trépas.

La quatrième stance s'ouvre sur une solution brutale, posée comme une évidence dans un octosyllabe sec. Rodrigue croit avoir trouvé une issue. Il la justifie par un raisonnement serré : il doit autant à sa maîtresse qu'à son père ; s'il se venge, il s'attire la haine et la colère de Chimène ; s'il ne se venge pas, il s'attire ses mépris. Les deux vers construits sur l'anaphore de « J'attire » montrent que les deux chemins aboutissent au même résultat : perdre Chimène, soit par sa haine, soit par son mépris.

Rodrigue sait donc déjà que Chimène ne pourrait aimer un lâche : l'amour lui-même exige l'honneur. Mais il n'en tire pas encore la conséquence ; il voit seulement que tout le condamne. Le vers « Mon mal augmente à le vouloir guérir » dit cette impasse : chaque remède aggrave le mal, et le refrain se change en « Tout redouble ma peine ».

« Mourons » : une solution qui ménage Chimène

Allons, mon âme ; et puisqu'il faut mourir, Mourons du moins sans offenser Chimène.

Le passage du « je » au « nous » de l'impératif marque la première décision du monologue : Rodrigue se parle comme un chef à ses troupes. La mort semble une échappée hors du dilemme, puisqu'elle n'offense personne. Mais « du moins » trahit le pis-aller : c'est une solution de repli, non de héros.

Troisième mouvement : le ressaisissement (stances 5 et 6)

L'indignation contre soi-même

La cinquième stance renverse la précédente par une série d'exclamatives à l'infinitif : « Mourir sans tirer ma raison ! », « Rechercher un trépas si mortel à ma gloire ! », « Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire... ». L'infinitif exclamatif marque l'indignation : Rodrigue rejette avec horreur l'idée qu'il caressait un instant plus tôt. La mort sans vengeance serait une seconde honte, publique : l'honneur est une réputation qui engage toute la « maison ».

Rodrigue qualifie alors sa tentation de « penser suborneur ». Le « suborneur » détourne quelqu'un de son devoir en le séduisant : la pensée de la mort est accusée d'avoir corrompu le héros. Le refrain change à nouveau de sens : « Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur ». L'apostrophe ne vise plus l'âme mais le bras, organe de l'action. Le « du moins » est conservé, mais il porte désormais sur l'honneur et non plus sur Chimène. Le dernier vers, « Puisqu'après tout il faut perdre Chimène », accepte la perte qu'on cherchait à éviter.

La hiérarchie retrouvée

Oui, mon esprit s'était déçu.

L'adverbe « Oui » qui ouvre la dernière stance confirme la décision comme si Rodrigue répondait à un interlocuteur. Le verbe « s'était déçu » signifie « s'était trompé » : le plus-que-parfait range l'hésitation dans le passé. Le vers suivant rétablit la hiérarchie que les stances précédentes avaient brouillée : « Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse ». La préposition « avant » remplace le « aussi bien que » de la stance 4. Il ne s'agit plus de peser deux devoirs égaux, mais de les classer.

Le vers « Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu » donne la clé de ce choix. Le sang est à la fois la vie et la lignée ; Rodrigue se considère comme dépositaire d'un héritage qu'il doit transmettre intact. Puis le rythme s'accélère avec l'hexasyllabe « Courons à la vengeance », dont l'impératif pluriel fait écho à « Mourons » : le même mouvement grammatical qui conduisait à la mort conduit désormais au combat.

Un refrain retourné

Et tout honteux d'avoir tant balancé, Ne soyons plus en peine, Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé, Si l'offenseur est père de Chimène.

La fin du monologue reprend presque mot pour mot celle de la première stance, mais tout a changé. « Ô Dieu, l'étrange peine ! » est devenu « Ne soyons plus en peine » : la plainte s'est transformée en ordre, et la négation efface la souffrance. Surtout, le dernier vers subit deux modifications minuscules et décisives. La conjonction « Si », à valeur concessive, signifie « même si » : le fait que l'offenseur soit le père de Chimène n'est plus un obstacle, seulement une circonstance. Et l'article défini a disparu : on ne lit plus « le père de Chimène », mais « père de Chimène », comme si le comte n'était plus défini par ce lien. La syntaxe a fait le travail de la décision.

Conclusion

Rodrigue ne trouve pas sa résolution toute faite : il la fabrique en parlant. Les vers inégaux matérialisent les oscillations de sa pensée, et chaque reprise du refrain enregistre un déplacement. De la plainte du début à l'impératif de la fin, du « je » blessé au « nous » qui se commande, le monologue retrace une conquête de soi.

Mais la quatrième stance l'avait pressenti : en se vengeant, Rodrigue s'attire la colère de Chimène, qui réclamera sa tête au roi. La suite de la pièce cherchera une issue à ce que les stances avaient tranché trop vite. On pourra comparer ce monologue aux confidences de Chimène à Elvire, à l'acte III : l'héroïne y affronte le même conflit et choisit, comme Rodrigue, de faire passer l'honneur avant l'amour, en sachant ce qu'il lui en coûtera.

Bibliographie

  • Pierre Corneille, Le Cid, acte I, scène 6.
  • Pierre Corneille, Horace, acte IV, scène 5.
  • Paul Bénichou, Morales du grand siècle.
  • Georges Forestier, Essai de génétique théâtrale : Corneille à l'œuvre.