Postambule de la Déclaration des droits de la femme, Olympe de Gouges : analyse linéaire

1 788 mots · ≈6 pages · Lycée · Commentaire de texte

Analyse linéaire d'un extrait de littérature d'idées — Lycée, oral de français — environ 1 800 mots.

Introduction

Avant d'être une militante, Olympe de Gouges est une femme de théâtre. Elle a écrit des pièces, elle a ferraillé avec les comédiens du Théâtre-Français pour qu'on joue ses textes, elle connaît le poids d'une réplique bien placée et l'effet d'une entrée en scène. Cette expérience de dramaturge se lit dans sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, publiée à l'automne 1791. Après un préambule et dix-sept articles calqués sur la Déclaration de 1789, le texte change brusquement de registre : c'est le postambule, comme un dernier acte où le rideau se lève sur une autre voix.

L'extrait étudié correspond au début de ce postambule, depuis l'appel « Femme, réveille-toi » jusqu'à la phrase « vous n'avez qu'à le vouloir ». Il précède le long développement que l'auteure consacre ensuite à la condition des femmes sous l'Ancien Régime, puis la « Forme du contrat social de l'homme et de la femme ». Selon les éditions, la ponctuation varie légèrement ; on cite ici les formules les plus sûres.

On peut y distinguer quatre mouvements : un appel au réveil, un bilan amer de la Révolution, un état des lieux de ce qui reste aux femmes, enfin une scène de dialogue fictif qui débouche sur une exhortation.

Problématique : comment Olympe de Gouges transforme-t-elle la fin d'un texte juridique en scène d'éloquence pour pousser les femmes à se reconnaître comme sujets de droits ?

Plan détaillé

  1. De « Femme, réveille-toi » à « l'usurpation » — un réveil au son du tocsin
    • une apostrophe qui ouvre l'acte ;
    • les Lumières comme lever du jour.
  2. De « L'homme esclave » à « un dédain plus signalé » — le bilan d'une alliance trahie
    • un récit en deux temps : l'aide, puis l'injustice ;
    • des questions qui accusent.
  3. De « Dans les siècles de corruption » à « les sages décrets de la nature » — ce qui reste quand l'empire tombe
    • la fin d'un pouvoir détourné ;
    • un inventaire qui devient programme.
  4. De « qu'auriez-vous à redouter » à « vous n'avez qu'à le vouloir » — une scène imaginaire et un appel à agir
    • un dialogue fictif avec les législateurs ;
    • l'impératif et la volonté.

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Mouvement 1 : un réveil au son du tocsin

Une apostrophe qui ouvre l'acte

Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l'univers ; reconnais tes droits.

La phrase d'ouverture est construite comme une injonction en trois temps, séparés par des points-virgules. Le premier mot, « Femme », est une apostrophe au singulier. Le choix est remarquable : Olympe de Gouges ne s'adresse pas à une catégorie sociale, mais à chaque femme, comme on interpelle une personne. Le tutoiement tranche avec l'impersonnalité des articles.

L'impératif « réveille-toi » suppose un sommeil. Les femmes ont assisté à la Révolution sans en tirer les conséquences pour elles-mêmes : le reproche est implicite, l'appel fraternel.

L'image du « tocsin » prolonge la métaphore. Le tocsin est la sonnerie de cloche qui donne l'alarme, en cas d'incendie ou de danger. Associé à « la raison », il produit une alliance de mots saisissante : la raison n'est plus une faculté tranquille, elle devient une alarme. L'hyperbole « dans tout l'univers » donne à ce réveil une portée universelle. La dernière injonction, « reconnais tes droits », est la plus importante : les droits existent déjà, il suffit de les reconnaître.

Les Lumières comme lever du jour

Olympe de Gouges développe ensuite le tableau d'un monde libéré. Le puissant empire de la nature, écrit-elle, n'est plus entouré de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges ; le flambeau de la vérité a dissipé les nuages de la sottise et de l'usurpation. L'énumération reprend le vocabulaire des philosophes des Lumières.

La métaphore de la lumière est filée : le « flambeau » chasse les « nuages ». Mais un mot détonne dans cette série : « usurpation ». Il désigne un pouvoir pris illégitimement. En le plaçant à côté de la « sottise », l'auteure prépare son accusation : si l'usurpation a été chassée, pourquoi celle que les hommes exercent sur les femmes subsiste-t-elle ?

Mouvement 2 : le bilan d'une alliance trahie

Un récit en deux temps

Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne.

Juste avant cette phrase, Olympe de Gouges résume en une ligne l'histoire récente : l'homme, autrefois esclave, a eu besoin des forces de la femme pour briser ses fers. La métaphore des « fers » renvoie à la tyrannie de l'Ancien Régime, et l'idée d'un recours aux forces féminines rappelle que les femmes ont participé à la Révolution, par exemple lors de la marche sur Versailles d'octobre 1789.

La phrase citée constitue le pivot du passage. Sa construction en parallèle, « Devenu libre », « il est devenu injuste », fait se répondre deux participes du même verbe. La répétition de « devenu » souligne le paradoxe : la libération a produit l'injustice. Le mot « compagne » est choisi avec soin : il désigne une égale, une partenaire de route, et non une servante. En une phrase sèche, l'auteure retourne contre les révolutionnaires leurs propres valeurs : ils ont combattu la tyrannie, mais ils l'exercent à leur tour.

Des questions qui accusent

Ô femmes ! femmes, quand cesserez-vous d'être aveugles ?

Le ton se fait lyrique. L'interjection « Ô », l'exclamation et la répétition du mot « femmes » donnent à la phrase l'élan d'une tirade. Le passage du singulier « Femme » au pluriel « femmes » marque un élargissement : la voix s'adresse maintenant à toute une assemblée imaginaire. Le reproche devient explicite : après le sommeil, l'aveuglement.

Une seconde question demande quels avantages les femmes ont recueillis de la Révolution. La réponse suit aussitôt, sans verbe :

Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé.

Ce procédé de la question suivie de sa réponse, que l'on nomme subjection, donne au texte l'allure d'un dialogue que l'oratrice mène seule. La réponse repose sur un parallélisme rigoureux : deux noms presque synonymes, « mépris » et « dédain », chacun suivi d'un comparatif de supériorité. Le bilan est ironique et cruel. La Révolution n'a pas seulement oublié les femmes ; elle a aggravé leur situation.

Mouvement 3 : ce qui reste quand l'empire tombe

La fin d'un pouvoir détourné

Olympe de Gouges se tourne alors vers le passé. Dans les siècles de corruption, dit-elle, les femmes n'ont régné que sur la faiblesse des hommes. La formule est sévère, et elle vise autant les femmes que les hommes : le seul pouvoir féminin sous l'Ancien Régime était un pouvoir de séduction et d'influence, exercé dans l'ombre des alcôves et des salons.

Elle constate ensuite que cet empire est détruit. La Révolution, en abolissant la cour et ses intrigues, a supprimé ce pouvoir détourné, sans le remplacer par un pouvoir légitime. Les femmes se retrouvent donc démunies : elles ont perdu l'influence sans gagner le droit.

Un inventaire qui devient programme

La réponse est donnée en deux groupes nominaux, sans verbe principal, comme un inventaire. Il reste d'abord aux femmes la conviction des injustices de l'homme : autrement dit, la lucidité. Il leur reste ensuite la réclamation de leur patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature.

Le mot « patrimoine » est fort. Il désigne un héritage que l'on possède de droit, et non une faveur qu'on sollicite. Les droits des femmes ne sont donc pas une concession que les hommes pourraient accorder ; ils sont un bien dont elles ont été dépossédées. La référence aux « décrets de la nature » est habile : elle emprunte le vocabulaire de l'Assemblée, qui rend des décrets, mais l'attribue à une autorité supérieure. Ce qui ressemblait à un dénuement devient un programme d'action : connaître l'injustice, réclamer son dû.

Mouvement 4 : une scène imaginaire et un appel à agir

Un dialogue fictif avec les législateurs

L'oratrice demande alors aux femmes ce qu'elles auraient à redouter dans une si belle entreprise. Elle imagine les obstacles, et le premier qu'elle cite est inattendu : le bon mot du « Législateur des noces de Cana ». La périphrase désigne le Christ, qui, selon l'Évangile de Jean, répond à sa mère, lors d'un mariage, par une phrase souvent traduite comme une mise à distance. Olympe de Gouges suggère que la tradition religieuse a servi à justifier l'infériorité des femmes.

Elle met ensuite en scène les législateurs français, qui pourraient reprendre à leur compte cette morale qu'elle juge hors de saison, et dire aux femmes qu'elles n'ont rien de commun avec eux. C'est alors que le texte devient véritablement théâtral. La réplique imaginée des hommes est suivie d'une réponse :

Tout, auriez-vous à répondre.

Un seul mot, « Tout », oppose à la question méprisante une réponse totale. Le contraste entre la longue phrase qui précède et ce monosyllabe produit un effet de coup de théâtre. Le conditionnel « auriez-vous » souffle aux femmes leur texte, comme un auteur qui écrit le rôle de ses comédiennes.

L'impératif et la volonté

La fin de l'extrait accumule les impératifs : opposer courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité, se réunir sous les étendards de la philosophie, déployer toute l'énergie de son caractère. Le vocabulaire est militaire, « étendards », « force », « énergie » : l'oratrice lève une armée sans armes.

L'auteure promet ensuite un renversement : les hommes orgueilleux ne seront plus des adorateurs rampant aux pieds des femmes, comme dans la galanterie d'autrefois, mais des partenaires fiers de partager avec elles les trésors de l'Être suprême.

vous n'avez qu'à le vouloir.

La dernière phrase de l'extrait affirme que les barrières, quelles qu'elles soient, peuvent être franchies, et elle se clôt sur cette formule restrictive. La tournure « n'avoir qu'à » réduit l'obstacle à presque rien : tout dépend de la volonté. Le texte s'achève ainsi sur une note d'optimisme volontariste, qui place la responsabilité de l'émancipation entre les mains des femmes elles-mêmes.

Conclusion

Dans ce début de postambule, Olympe de Gouges abandonne la forme du texte de loi pour celle du discours. Elle réveille, interroge, accuse, puis encourage. Son regard est lucide jusqu'à la sévérité : elle ne ménage ni les hommes, coupables d'ingratitude, ni les femmes, accusées d'aveuglement et d'avoir longtemps préféré l'influence au droit. Mais cette sévérité est au service d'un appel : les femmes possèdent déjà, par nature, ce qu'elles doivent réclamer. La force du passage tient à son écriture dramatique, héritée du théâtre, qui transforme un raisonnement en scène vivante et donne aux lectrices une réplique à prononcer.

Pour prolonger, on peut comparer ce passage avec l'apostrophe du préambule, où l'auteure demandait à l'homme s'il était capable d'être juste : la même voix interpelle tour à tour les deux sexes. On peut aussi lire, outre-Manche et à la même époque, l'essai de Mary Wollstonecraft sur les droits des femmes, qui reproche lui aussi aux femmes de se contenter d'un pouvoir de séduction.

Préparer l'entretien

  • Pourquoi le postambule change-t-il de destinataire par rapport aux articles ?
  • Expliquez l'expression « le tocsin de la raison ».
  • Quel paradoxe la phrase « Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne » met-elle en évidence ?
  • En quoi ce passage est-il théâtral ?

Références

  • Olympe de Gouges, Déclaration de 1791 et « Forme du contrat social de l'homme et de la femme ».
  • Olympe de Gouges, L'Esclavage des Noirs.
  • Olivier Blanc, Olympe de Gouges.
  • Benoîte Groult, Ainsi soit Olympe de Gouges.