Le Code civil de 1804 : une œuvre de compromis ? (dissertation corrigée)

1 866 mots · ≈6 pages · Licence · Dissertation

Dissertation d'histoire du droit — Licence 1 — environ 2 000 mots.

Introduction

« Les codes des peuples se font avec le temps ; mais, à proprement parler, on ne les fait pas. » Par cette formule du Discours préliminaire sur le projet de Code civil, Portalis présentait l'œuvre à laquelle il avait contribué non comme une création abstraite, mais comme le fruit d'une sédimentation historique. Le Code civil des Français, promulgué par la loi du 30 ventôse an XII (21 mars 1804), qui réunissait en un seul corps trente-six lois votées depuis 1803, a pourtant été célébré comme un acte fondateur, au point que Napoléon y voyait, à Sainte-Hélène, sa véritable gloire, plus durable que ses victoires.

Le Code civil de 1804 est la codification du droit privé français : personnes, famille, biens, successions, contrats. Il est l'œuvre d'une commission nommée par le Premier consul en 1800 et composée de quatre juristes : Tronchet, Portalis, Bigot de Préameneu et Maleville. Un compromis désigne un accord obtenu par des concessions réciproques entre des positions opposées. Appliqué au Code, il renvoie à une double conciliation : entre le droit écrit, d'inspiration romaine, des pays du Sud et le droit coutumier des pays du Nord, d'une part ; entre l'héritage de l'Ancien Régime et les acquis de la Révolution, d'autre part.

L'intérêt du sujet est de dépasser l'image d'un Code purement révolutionnaire ou purement napoléonien. Comprendre la nature du Code, c'est aussi expliquer sa longévité exceptionnelle : une large partie de ses dispositions a traversé le XIXe siècle et une partie demeure en vigueur.

Le Code civil de 1804 n'est-il qu'une transaction entre des traditions juridiques et des époques différentes, ou traduit-il des choix politiques et idéologiques propres ?

Le Code civil est indéniablement une œuvre de compromis dans sa méthode et ses sources (I), mais ce compromis est orienté par des choix politiques qui lui donnent une cohérence propre (II).

Plan détaillé

I. Une œuvre de compromis par sa méthode et ses sources

  • A. La conciliation du droit écrit et du droit coutumier
  • B. La conciliation de l'ancien droit et du droit révolutionnaire

II. Un compromis orienté par des choix politiques affirmés

  • A. Un Code bourgeois et libéral : la propriété et le contrat
  • B. Un Code d'ordre : la famille autoritaire et la consolidation du régime

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I. Une œuvre de compromis par sa méthode et ses sources

Le Code civil réalise l'unification du droit privé que l'Ancien Régime n'avait pu accomplir et que la Révolution avait échoué à mener à son terme. Il y parvient en conciliant les deux grandes traditions juridiques du royaume (A) et en opérant une synthèse entre ancien droit et droit intermédiaire (B).

A. La conciliation du droit écrit et du droit coutumier

Avant 1789, la France connaît un pluralisme juridique marqué. Au Sud, dans les pays de droit écrit, le droit romain, tel qu'il a été redécouvert et commenté depuis le Moyen Âge, s'applique comme coutume générale. Au Nord, les pays de coutumes sont régis par des coutumes rédigées à partir du XVe siècle, parmi lesquelles la coutume de Paris occupe une place dominante. Voltaire raillait ce royaume où l'on changeait de loi en changeant de chevaux.

La commission de 1800 reflète cet équilibre : Portalis et Maleville sont issus des pays de droit écrit, Tronchet et Bigot de Préameneu des pays coutumiers. Le Code porte la trace de cette double origine. Le droit des obligations est largement inspiré du droit romain, à travers l'œuvre de Domat et surtout de Pothier, dont les traités ont été abondamment utilisés par les rédacteurs. En revanche, le droit de la famille et des régimes matrimoniaux emprunte davantage aux coutumes : la communauté de biens entre époux, régime légal, vient de la coutume de Paris, tandis que le régime dotal, typique du Midi, est maintenu comme régime conventionnel que les époux peuvent choisir. Le compromis est ici explicite : chaque tradition conserve sa place, l'une comme règle de droit commun, l'autre comme option.

La loi du 30 ventôse an XII consacre néanmoins l'unité : elle abroge, dans les matières qui font l'objet du Code, les lois romaines, les ordonnances, les coutumes générales ou locales, les statuts et règlements. Le compromis des sources débouche sur un droit unique pour toute la France.

La méthode d'élaboration elle-même relève de la transaction. Le projet de la commission, rédigé en quelques mois, est soumis pour avis au Tribunal de cassation et aux tribunaux d'appel, dont les observations permettent d'intégrer les sensibilités juridiques des différentes régions. Il est ensuite discuté, titre par titre, au Conseil d'État, où juristes de l'ancienne monarchie et hommes issus de la Révolution confrontent leurs vues. Le style du Code traduit cette recherche d'équilibre : les rédacteurs refusent de tout prévoir et préfèrent des règles générales, laissant au juge le soin de les appliquer aux cas particuliers. Portalis l'exprime en affirmant que l'office de la loi est de fixer, par de grandes vues, les maximes générales du droit. Ce choix d'une législation de principes, et non de détails, est lui-même un compromis entre la volonté révolutionnaire de soumettre le juge à la loi et la tradition d'une jurisprudence créatrice. L'article 4, qui interdit au juge de refuser de juger sous prétexte du silence ou de l'obscurité de la loi, en est la traduction.

B. La conciliation de l'ancien droit et du droit révolutionnaire

La Révolution avait profondément transformé le droit privé. Le droit intermédiaire, élaboré entre 1789 et 1804, avait aboli la féodalité, laïcisé l'état civil et le mariage, introduit le divorce en 1792, imposé l'égalité successorale et favorisé les enfants naturels. Les trois projets de Code présentés par Cambacérès sous la Convention et le Directoire avaient échoué, jugés tantôt trop techniques, tantôt pas assez révolutionnaires.

Le Code de 1804 réalise un équilibre. Il conserve les acquis essentiels de 1789 : égalité civile, abolition des privilèges et des droits féodaux, liberté individuelle, sécularisation de l'état civil, maintien du divorce. Mais il revient sur les excès supposés du droit révolutionnaire : le divorce est maintenu mais restreint, le divorce par consentement mutuel étant étroitement encadré ; les droits des enfants naturels sont fortement réduits ; la liberté de tester est en partie rétablie par une quotité disponible, qui permet au père de favoriser l'un de ses enfants sans remettre en cause le principe du partage égal.

C'est l'esprit que Portalis revendique dans le Discours préliminaire : il faut être sobre de nouveautés en matière de législation, conserver ce qu'il n'est pas nécessaire de détruire. Les rédacteurs veulent clore la Révolution en en gardant les principes, tout en renouant avec la tradition juridique. Le Code se présente ainsi comme une œuvre de réconciliation nationale, à l'image de la politique du Consulat, qui signe le Concordat en 1801 et rappelle les émigrés.

Transition. Le compromis n'est cependant pas neutre. La synthèse opérée par les rédacteurs, et voulue par Bonaparte, obéit à des choix politiques et sociaux qui donnent au Code sa cohérence.

II. Un compromis orienté par des choix politiques affirmés

Le Code civil ne se contente pas de juxtaposer des traditions : il est l'expression d'une société nouvelle, fondée sur la propriété et la liberté contractuelle (A), mais aussi sur un ordre familial hiérarchique au service de la stabilité du régime (B).

A. Un Code bourgeois et libéral : la propriété et le contrat

Le Code consacre les valeurs de la bourgeoisie triomphante issue de la Révolution. La propriété en est la pièce maîtresse : l'article 544 la définit comme le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu'on n'en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements. Cette conception individualiste rompt avec la propriété féodale démembrée de l'Ancien Régime et garantit les acquéreurs de biens nationaux. Une grande partie du Code est d'ailleurs consacrée aux biens et à leur transmission.

Le contrat est l'autre pilier. L'ancien article 1134, selon lequel les conventions légalement formées tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faites, exprime l'autonomie de la volonté et la confiance dans l'individu libre et égal. Mais cette égalité est formelle : le contrat de louage d'ouvrage occupe une place très réduite, et l'article 1781 disposait que le maître était cru sur son affirmation pour le paiement des salaires, au détriment de l'ouvrier. Le Code n'est donc pas un compromis entre classes sociales ; il est l'œuvre des propriétaires, ce que la doctrine critique soulignera au cours du XIXe siècle.

B. Un Code d'ordre : la famille autoritaire et la consolidation du régime

Le droit de la famille témoigne d'un choix tout aussi net, cette fois en faveur de l'autorité. L'article 213 dispose dans sa rédaction de 1804 que le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. La femme mariée est frappée d'une incapacité juridique : elle ne peut, en principe, accomplir d'actes juridiques sans l'autorisation de son mari. La puissance paternelle est renforcée, le père pouvant même faire détenir un enfant dans certains cas. Le Code rompt ici avec l'esprit égalitaire du droit révolutionnaire et renoue, en le durcissant, avec la conception romaine et monarchique de la famille.

Ce choix s'explique par une vision politique : la famille est conçue comme la cellule de base de l'ordre social, et l'autorité du père de famille fait écho à celle du chef de l'État. Bonaparte est intervenu personnellement dans les débats du Conseil d'État, notamment sur le divorce et l'adoption. L'élaboration elle-même illustre la mainmise du pouvoir : face à l'opposition du Tribunat, qui avait rejeté le titre préliminaire, Bonaparte suspend la discussion et fait épurer cette assemblée avant de reprendre l'adoption des lois. Le « compromis » est donc aussi le résultat d'une volonté autoritaire qui a écarté les oppositions.

Le Code apparaît ainsi comme un instrument de stabilisation du régime consulaire puis impérial : il garantit aux propriétaires les acquis de la Révolution tout en restaurant l'ordre social. Rebaptisé Code Napoléon en 1807, il devient aussi un instrument de rayonnement et sera diffusé dans une grande partie de l'Europe au gré des conquêtes.

Conclusion

Le Code civil de 1804 est assurément une œuvre de compromis. Ses rédacteurs ont concilié le droit écrit et les coutumes, l'ancien droit et le droit révolutionnaire, dans un esprit de modération que Portalis a magistralement exprimé. Ce compromis explique sa longévité : il a su apparaître comme une synthèse nationale plutôt que comme l'œuvre d'un parti. Mais il serait inexact d'y voir une simple transaction neutre. Le compromis est orienté par des choix politiques clairs : la consécration de la propriété individuelle et de la liberté contractuelle, au profit de la bourgeoisie, et l'affirmation d'un ordre familial autoritaire, au service de la stabilité du régime.

Cette double nature éclaire l'histoire ultérieure du Code. Les réformes du XXe siècle, notamment celles inspirées par le doyen Carbonnier en droit de la famille, ont largement effacé l'ordre familial de 1804, tandis que la réforme de 2016 a refondu le droit des contrats. On peut se demander si le Code civil d'aujourd'hui reste encore, selon le mot de Carbonnier, la « constitution civile de la France ».

Bibliographie

  • Portalis, Discours préliminaire sur le projet de Code civil.
  • Jean-Louis Halpérin, L'Impossible Code civil, PUF.
  • André-Jean Arnaud, Les Origines doctrinales du Code civil français, LGDJ.
  • Jean Carbonnier, « Le Code civil », dans Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, Gallimard.
  • Jean-Louis Halpérin, Histoire du droit privé français depuis 1804, PUF.

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