Fiche de lecture — Lycée (objet d'étude « Le théâtre ») — environ 2 400 mots.
Présentation de l'œuvre
Auteur. Samuel Beckett (1906-1989) est un Irlandais installé à Paris qui, après la guerre, choisit d'écrire en français, langue qu'il dit plus pauvre et donc plus sûre pour lui. Il recevra le prix Nobel de littérature en 1969.
Genre et création. Pièce en deux actes, écrite à la fin des années 1940, publiée aux Éditions de Minuit en 1952 et créée en janvier 1953 au petit théâtre de Babylone, à Paris, dans une mise en scène de Roger Blin. On la range dans ce que la critique a appelé le « théâtre de l'absurde », étiquette que Beckett n'a jamais revendiquée.
Situation. Une route de campagne, un arbre, le soir. Deux vagabonds, Vladimir et Estragon, attendent un certain Godot, qu'ils n'ont jamais vu et qui ne viendra pas. Deux voyageurs, Pozzo et son serviteur Lucky, traversent la scène ; un jeune garçon vient annoncer que Godot viendra demain. Le lendemain, tout recommence, ou presque. La pièce étant protégée par le droit d'auteur, cette fiche la résume avec nos propres mots et ne cite jamais plus de trois mots du texte.
Le fil conducteur de cette fiche : le jeu des différences
Les deux actes se ressemblent comme les deux images d'un jeu des sept erreurs. Même lieu, même heure, mêmes visiteurs, même nouvelle, même dernière réplique. Un lecteur pressé dira qu'il ne se passe rien, deux fois. Nous ferons l'inverse : au lieu de résumer l'acte II comme une copie, nous le lirons par écarts. Chaque différence, minuscule en apparence, dit ce que le temps fait aux personnages quand rien n'arrive.
Plan de la fiche
Résumé
- Acte I, première attente : la chaussure, les larrons, la pendaison remise
- Acte I, le passage de Pozzo et Lucky : le maître, la corde, la « pensée »
- Acte I, le garçon : Godot viendra demain
- Acte II, ce qui a changé : l'arbre, la mémoire, les chaussures
- Acte II, le retour de Pozzo et Lucky : aveugle et muet
- Acte II, le garçon et la corde qui casse
Analyse
- Tableau des différences entre les deux actes
- Les quatre personnages et le garçon
- Les thèmes
- L'écriture : un music-hall au bord du vide
- Avis argumenté
- Questions de compréhension et corrigé
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Résumé
Acte I, première attente : la chaussure, les larrons, la pendaison remise
Estragon, assis sur une pierre, s'acharne à retirer sa chaussure, qui lui fait mal. Vladimir arrive ; ils se retrouvent avec une tendresse bourrue, comme un vieux couple. Estragon a passé la nuit dans un fossé et a été battu, il ne sait ni par qui ni pourquoi. Vladimir, lui, souffre de la vessie et inspecte sans fin l'intérieur de son chapeau, comme Estragon secoue sa chaussure : chacun fouille un objet vide.
Vladimir revient à une histoire qui le travaille : les deux larrons crucifiés à côté du Christ. Des quatre évangélistes, un seul raconte que l'un des deux a été sauvé. Pourquoi croire celui-là plutôt que les autres ? Estragon s'en moque. Mais la question est posée dès les premières pages : sur quelle parole fonder une attente ?
Car ils attendent Godot. Rendez-vous près de l'arbre, mais est-ce bien cet arbre, ce soir, ce samedi ? Aucun des deux n'en est sûr. Pour passer le temps, ils envisagent de se pendre à la branche ; ils calculent lequel devrait passer en premier pour que la branche ne casse pas sous le plus lourd et ne laisse pas l'autre seul. La logique est impeccable, la conclusion aussi : mieux vaut ne rien faire. Vladimir partage ensuite ses provisions, une carotte et des navets ; Estragon mange la carotte à petites bouchées.
Acte I, le passage de Pozzo et Lucky : le maître, la corde, la « pensée »
Un cri, un fouet : Pozzo entre, précédé de Lucky, tenu par une longue corde nouée autour du cou. Lucky porte une valise, un pliant, un panier, un manteau, et ne pose jamais rien. Pozzo est grand propriétaire, bavard, théâtral, ravi d'avoir du public. Il s'assied, mange du poulet, fume la pipe. Estragon lui demande les os, ce qui humilie Vladimir.
Pozzo explique qu'il mène Lucky à la foire pour le vendre. Lucky pleure ; Estragon, attendri, veut lui essuyer les larmes et reçoit un coup de pied dans le tibia. La pitié n'a pas de récompense. Pozzo se lance ensuite dans une grande description du crépuscule, avec effets de voix et gestes de tribun, puis demande à ses auditeurs s'il a été bon.
Pour les remercier, il fait danser Lucky, puis le fait « penser » : on lui pose son chapeau sur la tête, et Lucky débite une tirade sans ponctuation, où se mêlent bribes de théologie, noms de savants imaginaires, sports et formules universitaires, comme une bibliothèque qui se viderait d'un coup. Les trois autres se jettent sur lui et ne le font taire qu'en lui arrachant son chapeau. Pozzo repart, après des adieux qui n'en finissent pas.
Acte I, le garçon : Godot viendra demain
La nuit tombe. Un garçon s'avance, timide : il vient de la part de monsieur Godot, qui ne viendra pas ce soir mais sûrement demain. Il garde les chèvres ; son frère garde les brebis et, lui, est battu. Vladimir lui fait répéter le message. La lune se lève. Estragon propose de partir, Vladimir accepte. Ils ne bougent pas.
Acte II, ce qui a changé : l'arbre, la mémoire, les chaussures
La didascalie l'annonce sèchement : on est au lendemain, à la même heure, au même endroit. Première différence : l'arbre, nu la veille, porte quelques feuilles. Vladimir entre en chantant une chanson en boucle, celle du chien tué par un cuisinier et enterré par ses semblables, qui gravent sur sa tombe l'histoire qui recommence. Toute la pièce est dans cette comptine.
Estragon arrive, battu une nouvelle fois. Mais la vraie nouveauté est ailleurs : il ne se souvient presque plus de la veille. Pozzo, Lucky, l'arbre, il doute de tout. Vladimir devient le seul gardien de la mémoire, et cette mémoire ne prouve rien puisque personne ne la confirme.
Les chaussures laissées la veille sont toujours là, mais Estragon les trouve d'une autre couleur : ce ne sont pas les siennes. Il les essaie, elles lui vont. Le chapeau de Lucky, oublié sur scène, donne lieu à un numéro de clowns où trois chapeaux passent de tête en tête. Puis les deux amis jouent à être Pozzo et Lucky, s'injurient pour s'occuper, se réconcilient, font des exercices. Le temps se remplit de jeux qui ne mènent à rien.
Acte II, le retour de Pozzo et Lucky : aveugle et muet
Pozzo et Lucky reviennent, mais la corde est raccourcie. Pozzo est devenu aveugle ; il tombe et ne peut se relever. Vladimir et Estragon hésitent longtemps à l'aider. Vladimir se lance dans un discours sur le devoir d'assistance : en ce lieu et à cette heure, dit-il en substance, c'est eux qui représentent l'humanité. Ils finissent par tenter de le relever et tombent à leur tour. Quatre corps au sol, qui rampent : la grande déclaration a tourné à la mêlée.
Estragon appelle Pozzo par des noms au hasard, Abel puis Caïn ; Pozzo répond aux deux. Quand on l'interroge sur la date de son infirmité, il s'emporte : il refuse ces questions de calendrier et ramasse en quelques phrases fulgurantes toute la vie humaine en un instant, de la naissance à la tombe. Lucky, lui, est devenu muet. Ils repartent.
Acte II, le garçon et la corde qui casse
Estragon s'est endormi ; Vladimir, seul, entrevoit un moment que lui aussi est peut-être regardé dormir par quelqu'un. Le garçon revient. Il affirme ne pas être venu la veille. Même message : Godot viendra demain. Vladimir, cette fois, l'interroge : Godot a une barbe, répond l'enfant, blanche, croit-il.
Après son départ, les deux amis reparlent de se pendre. Estragon retire la ficelle qui lui sert de ceinture, son pantalon tombe sur ses chevilles ; ils tirent sur la corde pour l'éprouver, elle casse. Ils se pendront demain, à moins que Godot ne vienne. Estragon remonte son pantalon. Vladimir propose de partir, Estragon accepte. Ils ne bougent pas : la dernière réplique reprend celle de l'acte I, mais les rôles sont inversés.
Tableau des différences entre les deux actes
| Élément | Acte I | Acte II | Ce que l'écart suggère |
|---|---|---|---|
| L'arbre | dénudé | quelques feuilles | le temps passe, sans rien apporter d'humain |
| La mémoire d'Estragon | intacte | presque effacée | la répétition ronge le souvenir |
| Les chaussures | les siennes, trop petites | « pas les siennes », mais à sa taille | l'identité des choses devient incertaine |
| Pozzo | maître sonore et voyant | aveugle, dépendant | la domination ne protège de rien |
| Lucky | parle une fois, longuement | muet | la parole s'épuise elle-même |
| La corde | lie Lucky à Pozzo | casse quand on veut s'y pendre | même la sortie est refusée |
| Le garçon | vient pour la première fois | dit n'être jamais venu | aucune continuité n'est garantie |
| Dernière réplique | Estragon propose, Vladimir accepte | Vladimir propose, Estragon accepte | symétrie parfaite, immobilité parfaite |
Ce tableau montre que l'acte II n'est pas une copie mais une usure. Beckett ne construit pas un cercle, il construit une spirale descendante : tout revient, un peu abîmé.
Les quatre personnages et le garçon
Vladimir (Didi). Le plus inquiet et le plus lucide. Il pense, se souvient, pose les questions métaphysiques (les larrons, le salut). Il tient à l'attente comme à un engagement : s'ils sont là, c'est qu'ils ont rendez-vous. Sa souffrance est de savoir que rien ne vient confirmer ce qu'il sait.
Estragon (Gogo). Plus terre à terre : il a faim, mal aux pieds, sommeil. Il oublie, il veut partir, il propose de se pendre comme on propose un jeu. Il est battu chaque nuit et ne s'en indigne même plus.
Pozzo. Le propriétaire, l'orateur, l'homme qui a besoin d'auditeurs. Il incarne le pouvoir social et sa vanité : au second acte, cette puissance s'effondre, et le maître aveugle dépend de l'esclave qui le guide.
Lucky. Le porteur muet, tenu en laisse, qui ne lâche jamais ses bagages. Son nom anglais (« chanceux ») est une ironie. Sa tirade est le seul moment où un personnage dit tout à la fois ; elle tourne au charabia. Le savoir humain, chez Beckett, ressemble à un fardeau de plus.
Le garçon. Messager de Godot, il ne transmet qu'un report. Son innocence et son oubli au second acte rendent l'attente encore plus fragile.
Godot. Absent, donc personnage par défaut. Beckett a toujours refusé de dire qui il est. On peut y voir un dieu qui ne répond pas, un sauveur, un patron, une raison de vivre ; la pièce ne tranche pas, et l'important est moins Godot que ce que l'attente fait des hommes.
Les thèmes
L'attente comme mode de vie. Les personnages n'attendent pas un événement : l'attente est devenue leur occupation. Elle structure leurs journées, justifie leur présence au même endroit, empêche de partir. Le titre insiste sur le gérondif : c'est pendant qu'on attend que l'on vit.
Le temps qui use sans avancer. Pas d'action, mais des traces : des feuilles, des coups, une cécité, un mutisme. Le temps n'a plus de direction, il n'a que des effets. Pozzo refuse les dates parce qu'elles supposent une histoire qui progresse.
Le besoin de l'autre. Vladimir et Estragon parlent souvent de se séparer et ne le font jamais ; Pozzo et Lucky, eux, sont liés par une corde. Ils se retrouvent, se disputent, se consolent. Dans un monde vide, la présence d'un compagnon est la seule certitude.
La foi en suspens. La question des larrons, la barbe blanche de Godot, le messager : la pièce est pleine d'échos bibliques, mais elle ne conclut ni à Dieu ni à son absence. Elle met en scène une espérance sans objet garanti.
L'écriture : un music-hall au bord du vide
Le comique des clowns. Chaussures, chapeaux échangés, pantalon qui tombe, chutes collectives : Beckett emprunte au cirque, au music-hall et au cinéma muet de Chaplin ou de Keaton. On rit, et le rire rend la détresse supportable sans l'effacer.
Les répliques en ping-pong. Phrases courtes, reprises, échos, listes de synonymes échangées à toute vitesse. Les personnages parlent pour ne pas laisser le silence s'installer ; la conversation est un exercice pour tenir.
Les didascalies et le silence. Les indications de « silence » ou de « temps » scandent le dialogue. Elles appartiennent au texte autant que les mots : l'attente se joue aussi dans les pauses.
Avis argumenté
On aborde souvent En attendant Godot avec la peur de s'ennuyer, et l'on découvre une pièce drôle, rapide, presque physique. Sa force tient à son dépouillement : un arbre, une route, quatre hommes, et chacun peut y projeter son attente personnelle, un résultat, un diagnostic, un coup de téléphone. On peut lui reprocher d'être difficile à lire sans la voir jouée, car beaucoup de son sens passe par les gestes et les silences. Mais c'est justement une invitation à imaginer la scène. Ce qui frappe, à la relecture, c'est la tendresse : malgré l'absurde, Vladimir couvre Estragon de son manteau quand il dort. L'attente est vaine, la compagnie ne l'est pas.
Questions de compréhension et corrigé
1. Pourquoi Vladimir s'intéresse-t-il à l'histoire des deux larrons ? Parce qu'elle pose la question du salut et de la fiabilité des témoignages : un seul évangéliste sur quatre parle d'un larron sauvé. Comme l'attente de Godot, l'espérance repose sur une parole incertaine.
2. Que révèle l'épisode du coup de pied de Lucky ? Il montre que la compassion n'est pas récompensée dans cet univers : Estragon veut consoler Lucky et se fait frapper. Le geste comique dit aussi la confusion des rapports humains, où la victime peut devenir agressive.
3. Citez trois différences entre l'acte I et l'acte II et expliquez-les. L'arbre a des feuilles, Pozzo est aveugle, Lucky est muet. Ces écarts montrent que le temps passe, mais qu'il ne fait qu'abîmer : la nature change, les hommes se dégradent, rien ne progresse.
4. Pourquoi la corde casse-t-elle au second acte ? Parce que même le suicide, seule sortie envisagée, leur est refusé. Le gag du pantalon tombant transforme la tentative en farce : chez Beckett, le tragique ne parvient même pas à s'accomplir.
5. Que signifie la fin, où les personnages décident de partir sans bouger ? Elle montre l'écart entre la parole et l'acte. Les personnages ont la liberté de partir mais restent liés au rendez-vous. La symétrie avec l'acte I laisse entendre que demain sera identique.
Conclusion
En attendant Godot fait d'un rien un spectacle, et de la répétition une dramaturgie. En comparant les deux actes, on voit que la pièce ne tourne pas en rond : elle s'use, comme ses personnages, et chaque détail modifié dit la lente érosion des êtres. Pour prolonger, on peut lire Fin de partie et Oh les beaux jours, où Beckett pousse plus loin encore l'immobilité, ou comparer avec Rhinocéros d'Ionesco, autre grand texte d'après-guerre sur l'homme face à l'absurde.
Bibliographie
- Samuel Beckett, En attendant Godot, Éditions de Minuit.
- Samuel Beckett, Fin de partie, Éditions de Minuit.
- Samuel Beckett, Oh les beaux jours, Éditions de Minuit.
- Martin Esslin, Le Théâtre de l'absurde.