L'Île des esclaves de Marivaux : résumé scène par scène et fiche de lecture

2 236 mots · ≈7 pages · Lycée · Fiche de lecture

Résumé et fiche de lecture d'une comédie des Lumières, niveau lycée — environ 2 350 mots.

La pièce en quelques repères

Auteur. Marivaux (1688-1763), de son vrai nom Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, journaliste, romancier et surtout auteur de comédies. Il écrit la plupart de ses pièces pour les Comédiens-Italiens, troupe au jeu vif et corporel, héritière de la commedia dell'arte, à laquelle appartient le personnage d'Arlequin.

Genre et création. Comédie en un acte et en prose, onze scènes, jouée pour la première fois en 1725 par les Comédiens-Italiens à Paris. On la range parmi les « comédies insulaires » ou utopiques de Marivaux : un lieu imaginaire sert de laboratoire pour observer la société.

Situation. Après un naufrage, deux Athéniens, Iphicrate et Euphrosine, échouent avec leurs domestiques, Arlequin et Cléanthis, sur une île fondée autrefois par des esclaves révoltés. La loi du lieu renverse la hiérarchie : les maîtres deviennent serviteurs, les serviteurs prennent la place des maîtres. Le but n'est pas la vengeance mais la guérison des maîtres.

Le fil conducteur : une journée de « vis ma vie »

Certaines émissions de télévision font échanger leur métier ou leur famille à deux personnes pendant quelques jours, caméra à l'épaule. L'idée fait sourire ; elle a pourtant presque trois siècles. Sur l'île de Marivaux, on n'échange pas seulement la place : on échange le nom et l'habit. Iphicrate devient Arlequin, Arlequin devient le seigneur Iphicrate ; Cléanthis prend la robe et le titre d'Euphrosine. Cette fiche suit la pièce comme une expérience en trois temps : l'échange, l'épreuve, la restitution. À chaque étape, on se demandera qui porte quel nom, et ce que ce costume d'emprunt révèle.

Une précision de méthode : la pièce compte onze scènes, mais certaines sont très brèves et servent de transitions. Nous les regroupons en cinq mouvements, en indiquant les numéros de scène ; le passage du portrait d'Euphrosine à celui d'Iphicrate (scènes 3 à 5) est traité d'un seul tenant, car c'est un même moment dramatique.

Plan de la fiche

Résumé mouvement par mouvement

  • Mouvement 1 (scènes 1 et 2) : le naufrage et la loi de l'île
  • Mouvement 2 (scènes 3 à 5) : les portraits, un procès sans tribunal
  • Mouvement 3 (scènes 6 et 7) : la parodie des maîtres
  • Mouvement 4 (scènes 8 à 10) : les épreuves et les pardons
  • Mouvement 5 (scène 11) : le retour à Athènes

Ce que révèle l'expérience

  • Cinq rôles, deux costumes chacun
  • Les enjeux de la pièce
  • L'écriture : rire pour corriger
  • Ce qu'on peut en penser
  • Exercices corrigés

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Résumé mouvement par mouvement

Mouvement 1 (scènes 1 et 2) : le naufrage et la loi de l'île

Scène 1. Iphicrate et Arlequin, rescapés, se retrouvent sur une plage inconnue. Le maître est inquiet, car il a reconnu l'endroit : c'est l'île où se sont réfugiés, il y a longtemps, des esclaves d'Athènes en fuite, qui ont fondé leur propre république. Il veut repartir au plus vite à la recherche de leurs compagnons. Arlequin, lui, prend son temps, boit un coup à sa gourde, chantonne, et comprend vite l'avantage de la situation. Il cesse d'obéir, raille son maître et lui fait sentir que les rôles pourraient bien changer. Furieux, Iphicrate le menace de son épée.

Scène 2. Trivelin, qui gouverne l'île, arrive avec des insulaires et désarme Iphicrate. Il expose la loi : les maîtres échoués ici deviennent les esclaves de leurs anciens serviteurs, et l'on échange les noms et les habits. Trivelin précise l'esprit de cette règle. Les fondateurs de l'île se vengeaient autrefois de leurs maîtres ; désormais, on préfère les corriger, en leur faisant éprouver ce qu'ils ont fait subir, jusqu'à ce qu'ils deviennent plus humains. Arlequin, ravi, accepte le nom d'Iphicrate. Le maître, humilié, doit répondre au nom d'Arlequin.

Mouvement 2 (scènes 3 à 5) : les portraits, un procès sans tribunal

Arrivent Euphrosine et Cléanthis, rescapées du même naufrage. Trivelin applique la même loi. Mais l'échange ne suffit pas : il faut que les maîtres se voient tels qu'ils sont. Trivelin demande donc aux anciens serviteurs de faire le portrait de leurs maîtres, en leur présence.

Cléanthis se lance avec une jubilation féroce. Elle décrit Euphrosine comme une coquette de profession : son visage défait au réveil et le temps passé à le reconstruire au miroir, ses malaises calculés pour qu'on la plaigne, ses coquetteries avec les hommes, sa manière de mépriser les autres femmes, ses humeurs que les domestiques doivent supporter. Chaque trait est précis, quotidien, vrai. Euphrosine proteste, puis se tait. Trivelin, qui s'amuse beaucoup, doit parfois freiner la portraitiste.

Le cas d'Iphicrate est traité plus vite : la pièce s'attarde beaucoup moins sur ses défauts, et Arlequin, qui lui reproche surtout sa brutalité et son mépris, ne cherche pas à l'accabler. Ce contraste entre les deux portraits prépare la suite : Arlequin est un cœur simple, prompt à pardonner ; Cléanthis a accumulé plus de rancœur.

Mouvement 3 (scènes 6 et 7) : la parodie des maîtres

Scène 6. Arlequin et Cléanthis, seuls, décident de jouer pleinement leur rôle de grands seigneurs. Ils improvisent une scène de galanterie à la manière de leurs anciens maîtres : promenade, compliments, révérences, déclarations alambiquées. Le résultat est irrésistible, car les deux valets imitent les codes du beau monde en les exagérant, et l'on voit à quel point ces codes sont artificiels. La conversation tourne au burlesque. Ils conçoivent alors un projet : puisqu'ils sont maîtres, pourquoi ne pas épouser leurs anciens maîtres ? Arlequin fera la cour à Euphrosine, Cléanthis à Iphicrate.

Scène 7. Cléanthis annonce le projet à Euphrosine, qui découvre avec effroi qu'elle devra supporter les avances de son ancien domestique. La servante savoure ce renversement.

Mouvement 4 (scènes 8 à 10) : les épreuves et les pardons

Scène 8. Arlequin tente de séduire Euphrosine. Mais celle-ci, au lieu de le rabrouer, lui parle avec une douleur sincère. Elle lui montre sa détresse, l'injustice qu'il y aurait à profiter de sa situation, et fait appel à sa bonté. Arlequin, touché, renonce à ses avances : il n'a pas le cœur de faire souffrir quelqu'un qui pleure devant lui.

Scène 9. C'est la scène pivot. Iphicrate, à son tour, vient parler à Arlequin. Il ne commande plus : il rappelle leur enfance commune, l'affection qu'il dit lui porter, et reconnaît ses torts. Arlequin, ému, se met à pleurer. Il rend à son maître son nom et ses habits, et lui pardonne. Iphicrate, bouleversé par cette générosité, promet de le traiter désormais en ami et lui offre la liberté. L'émotion, et non la force, a dénoué la situation.

Scène 10. Cléanthis surprend cette réconciliation et s'indigne. Pourquoi pardonner si vite ? Dans une tirade vigoureuse, elle dénonce les maîtres qui se croient supérieurs par la naissance alors qu'ils manquent de cœur, et rappelle que la vraie noblesse tient à la bonté, non au rang. Ses reproches sont lucides et graves. Puis, entraînée par l'exemple d'Arlequin et par les excuses d'Euphrosine, elle cède à son tour et pardonne. Euphrosine reconnaît ses fautes.

Mouvement 5 (scène 11) : le retour à Athènes

Trivelin revient et constate le résultat. Les maîtres ont appris l'humilité, les serviteurs ont montré leur générosité : l'expérience a réussi. Il annonce que les naufragés pourront regagner Athènes. Chacun retrouve son nom et son habit, mais les relations ne seront plus tout à fait les mêmes. La comédie se termine dans la réconciliation générale. On remarque toutefois que la hiérarchie est restaurée : les valets restent valets, leur liberté dépendant de la bonne volonté de leurs maîtres.

Cinq rôles, deux costumes chacun

Iphicrate. Le maître athénien, autoritaire et violent au début. Dépossédé de son nom, il passe de la colère à l'humiliation, puis à la contrition. Sa conversion est rapide ; on peut se demander si elle est sincère ou dictée par la peur.

Arlequin. Le valet hérité de la tradition italienne : naïf, gourmand, buveur, gai. Il profite d'abord de la situation avec malice, puis se révèle le personnage le plus généreux de la pièce. Son pardon est le cœur de la leçon.

Euphrosine. La maîtresse coquette, vaniteuse et capricieuse. Le portrait de Cléanthis la met à nu. Sa supplication de la scène 8 montre une autre femme, sensible et vulnérable.

Cléanthis. La servante au franc-parler, la plus combative. Elle a des comptes à régler, et sa parole est d'une force satirique remarquable. Sa tirade de la scène 10 donne à la pièce sa portée morale la plus profonde.

Trivelin. Le gouverneur de l'île, héritier des esclaves fugitifs qui l'ont fondée, qui mène l'expérience comme un pédagogue ou un médecin. Il est à la fois juge, metteur en scène et spectateur amusé.

Les enjeux de la pièce

Le renversement des rôles. Le procédé de l'inversion maître-valet est ancien, on le trouve dans les fêtes carnavalesques. Marivaux le systématise : en changeant les noms et les habits, il montre que la condition sociale est un costume, non une nature.

L'éducation des maîtres. L'île n'est pas une prison mais une école. On y soigne la cruauté par l'expérience. Le maître apprend en vivant ce qu'il faisait subir, et en écoutant ce qu'on pense de lui. Cette visée pédagogique annonce l'esprit des Lumières.

La vraie noblesse. Plusieurs répliques opposent la noblesse de naissance et celle du cœur. Les maîtres, censés être supérieurs, sont mesquins ; les valets, réputés grossiers, sont capables de bonté et de pardon. La dignité humaine ne dépend pas du rang.

La limite de la révolte. Marivaux ne prône pas une révolution sociale. La fin rétablit l'ordre initial, adouci par la morale. La critique est réelle, mais elle vise les abus individuels plutôt que l'institution elle-même. C'est un humanisme réformateur, non un programme politique.

Le regard des autres. Le portrait oblige le maître à se voir par les yeux de ceux qu'il ignorait. La connaissance de soi passe par la parole d'autrui, thème cher à Marivaux.

L'écriture : rire pour corriger

Le comique. On rit des gestes d'Arlequin, de son ivresse, des grimaces de la galanterie parodiée, du portrait de la coquette. Le comique de caractère et le comique de situation dominent.

La satire. Le portrait d'Euphrosine est une page de moraliste dans la lignée de La Bruyère : une suite de traits concrets qui dessinent un type social, la coquette mondaine.

Le registre pathétique. Les scènes 8 à 10 changent de ton : larmes, supplications, aveux. Marivaux mêle comédie et émotion, et ce mélange caractérise son théâtre.

La langue. La prose est vive, les répliques courtes alternent avec des tirades. Arlequin parle une langue simple et imagée ; les maîtres ont le langage du monde. Lorsque les valets imitent ce langage, la pièce en montre le ridicule.

La structure en expérience. Unité de lieu, de temps et d'action, un acte unique : la pièce ressemble à une démonstration scientifique avec hypothèse, protocole et résultat.

Ce qu'on peut en penser

L'Île des esclaves se lit en moins d'une heure et laisse pourtant une impression durable. Sa force tient à l'économie du dispositif : une loi, quelques échanges de costumes, et toute la société se trouve exposée. Le portrait d'Euphrosine est un morceau d'anthologie de cruauté souriante, et la tirade de Cléanthis donne à la servante une grandeur inattendue.

On peut être déçu par la fin, trop rapide et trop sage : les maîtres se convertissent en quelques répliques et chacun retourne à sa place. Mais cette déception est peut-être voulue. Marivaux laisse le spectateur mesurer lui-même l'écart entre la leçon de l'île et la réalité d'Athènes, c'est-à-dire de Paris. Aujourd'hui encore, la pièce invite à se demander ce qu'on comprendrait de sa propre conduite si l'on devait, un seul jour, porter la tenue de ceux qu'on commande.

Exercices corrigés

1. Quel est le but de la loi de l'île selon Trivelin ? Non pas punir mais corriger. Les fondateurs se vengeaient autrefois ; désormais on veut guérir les maîtres de leur dureté en leur faisant vivre la condition servile. Une fois humanisés, ils peuvent repartir.

2. Pourquoi les deux portraits sont-ils si différents ? Cléanthis a accumulé beaucoup de rancœur et décrit avec une précision cruelle les ridicules de la coquette. Arlequin est plus indulgent et se limite à la brutalité de son maître. Le contraste annonce que c'est Arlequin qui pardonnera le premier.

3. Que révèle la scène de galanterie entre Arlequin et Cléanthis ? En imitant les manières du beau monde, les valets en montrent l'artifice. Les compliments, les révérences et les déclarations, exagérés, deviennent comiques. La parodie critique les maîtres sans qu'un mot de reproche soit prononcé.

4. Pourquoi la scène 9 est-elle décisive ? Iphicrate cesse de commander et reconnaît ses torts ; Arlequin, ému, lui rend son nom. Le renversement s'achève dans le pardon, et la réconciliation passe par le sentiment, pas par la force.

5. La fin est-elle révolutionnaire ? Non. L'ordre social est rétabli et les valets retrouvent leur condition. Mais les rapports ont changé : la critique des abus, la tirade de Cléanthis et la générosité des valets laissent une leçon morale. Marivaux réforme les cœurs plus qu'il ne bouleverse la société.

Conclusion

L'Île des esclaves utilise un artifice de théâtre, l'échange des noms et des habits, pour faire apparaître une vérité morale : la supériorité sociale n'est pas une supériorité humaine. La pièce passe du comique au pathétique et se conclut par un pardon qui grandit les valets plus que les maîtres. Pour prolonger, on peut lire La Colonie, autre comédie insulaire de Marivaux où des femmes réclament leurs droits, ou Le Mariage de Figaro de Beaumarchais, où un valet tient tête à son maître plus durement.

Bibliographie

  • Marivaux, L'Île des esclaves.
  • Marivaux, La Colonie.
  • Marivaux, Le Jeu de l'amour et du hasard.
  • La Bruyère, Les Caractères.
  • Beaumarchais, Le Mariage de Figaro.