Explication d'un poème en vers libres d'Apollinaire — classe de lycée, épreuve orale — environ 1 800 mots.
Introduction
Dans les catalogues des grands magasins de la Belle Époque, les femmes posent de profil, la taille serrée, les cheveux relevés en chignon, vêtues d'étoffes dont la légende détaille le nom et la couleur. Ces images ont un charme figé : elles montrent une beauté parfaite, sans voix ni histoire. Le poème « 1909 » commence comme une de ces planches de mode, avec une précision de couturier, puis il la referme brusquement pour parler d'usines et de foules. Cette analyse linéaire de « 1909 » d'Apollinaire suit ce passage d'une élégance surannée à la fascination pour le monde moderne.
Alcools, publié en 1913, rassemble des poèmes écrits sur une quinzaine d'années. Apollinaire y supprime toute ponctuation et fait cohabiter l'héritage symboliste, la chanson populaire et l'éloge de la ville moderne, que « Zone », placé en tête du recueil, proclame dès son premier vers. « 1909 » appartient à cette veine nouvelle. Son titre, une simple date, est déjà une provocation : il ne désigne ni une personne ni un lieu, mais un moment, comme une étiquette collée sur un tableau ou une photographie. Le poème est en vers libres, de longueur très variable, sans ponctuation.
Problématique : comment Apollinaire, à travers le portrait d'une femme trop parfaite, dit-il adieu à une beauté du passé pour revendiquer un nouvel idéal, celui de la modernité industrielle ?
Le texte se découpe en trois mouvements : le portrait minutieux de la dame ; la reprise de ce portrait, encadrée par un vers isolé sur minuit et par l'aveu d'un amour impossible ; enfin la profession de foi du poète, qui oppose à la dame les femmes et les machines des quartiers énormes.
Plan détaillé
- Premier mouvement — Une gravure de mode
- le vêtement décrit comme dans un catalogue ;
- le rire et les couleurs de France.
- Deuxième mouvement — L'attente et la reprise
- un vers isolé : le désir que minuit sonne ;
- le portrait répété, une beauté qui interdit l'amour.
- Troisième mouvement — L'autre amour
- les femmes atroces et la ville qui enfante ;
- le peuple des machines, et la peur.
Il reste 1 464 mots (≈5 pages) de ce document
Accès illimité à 2 628 travaux
3 €/mois, résiliable en un clic
Paiement sécurisé Stripe
Déjà abonné ? Se connecter
I. Premier mouvement : une gravure de mode
Le vêtement avant la femme
La dame avait une robe En ottoman violine Et sa tunique brodée d'or Était composée de deux panneaux S'attachant sur l'épaule
Le poème s'ouvre sur un article défini, « La dame », comme si le lecteur la connaissait déjà. Le mot « dame » est d'un registre un peu cérémonieux, qui sent la bonne société. Mais avant de dire qui elle est, le texte décrit ce qu'elle porte. Le verbe « avait » réduit la femme à ses possessions.
Le vocabulaire est technique : l'« ottoman » est une étoffe de soie à côtes, « violine » une nuance de violet, la tunique est « brodée d'or » et faite de « deux panneaux » qui s'attachent sur l'épaule. Ces termes viennent du monde des couturiers et des revues de mode. Les vers sont courts, presque prosaïques ; le verbe « Était composée » appartient au registre de la notice descriptive. Le lecteur a l'impression de lire la légende d'une illustration. Cette précision presque excessive est déjà ironique : on connaît le tissu, on ignore tout de la personne.
Le rire et les couleurs de France
Les yeux dansants comme des anges Elle riait elle riait
La deuxième strophe s'anime. Les yeux sont « dansants », la comparaison avec des anges est gracieuse mais un peu convenue, comme un compliment de salon. La répétition « Elle riait elle riait », sans virgule ni ponctuation, produit un effet ambigu : elle dit la gaieté, mais aussi une forme de mécanique, comme une poupée qui répète le même geste. Le rire, répété, perd sa spontanéité.
Elle avait un visage aux couleurs de France
Ce vers revient deux fois dans la strophe, encadrant un vers qui le développe : les yeux bleus, les dents blanches et les lèvres très rouges. Le bleu, le blanc et le rouge composent le drapeau. La dame devient une allégorie, presque une Marianne, ou une affiche patriotique. Le procédé est à la fois flatteur et moqueur : ce visage est trop bien composé pour être vrai, il ressemble à un emblème plutôt qu'à une femme. Le vers central, le plus long, énumère les trois couleurs avec une naïveté voulue.
Un portrait achevé
La troisième strophe complète le portrait : la dame est décolletée en rond, coiffée à la Récamier, et elle a de beaux bras nus. La référence à Juliette Récamier, figure mondaine du début du dix-neuvième siècle célèbre pour sa beauté et son salon, renvoie à une mode ancienne. La dame de « 1909 » est donc à la fois actuelle par sa toilette et tournée vers le passé par sa coiffure. Le portrait s'achève sur une note sensuelle, les « bras nus », mais elle reste froide : la description demeure extérieure, sans émotion du locuteur.
II. Deuxième mouvement : l'attente et la reprise
Un vers isolé
N'entendra-t-on jamais sonner minuit
Ce vers isolé, seul entre deux strophes, rompt le portrait. C'est une question sans point d'interrogation, mais l'inversion du sujet en fait bien une interrogation. Le pronom « on » est vague : il peut désigner le poète, les invités d'une soirée, ou tout le monde. Le futur « entendra » et l'adverbe « jamais » expriment l'impatience, voire l'ennui.
Plusieurs lectures sont possibles. Minuit est l'heure où finit le bal, où, dans le conte, la princesse redevient une jeune fille ordinaire : on peut y entendre le souhait que le charme se rompe. Minuit est aussi l'heure du passage d'un jour à l'autre ; dans un poème dont le titre est une date, on peut y lire le désir qu'une époque s'achève et qu'une autre commence. Ce vers suspendu introduit pour la première fois une subjectivité : quelqu'un s'ennuie devant cette beauté.
Le portrait rejoué
La dame en robe d'ottoman violine Et en tunique brodée d'or Décolletée en rond
La quatrième strophe reprend presque mot pour mot les éléments du premier portrait, mais en les condensant. Ce ne sont plus des phrases descriptives, ce sont des groupes nominaux apposés, comme les étiquettes d'une vitrine. La reprise accentue l'impression de répétition et d'immobilité : rien n'a changé depuis le début du poème.
La dame se déplace pourtant : elle promène ses boucles et son bandeau d'or, elle traîne ses petits souliers à boucles. Le mot « boucles » apparaît deux fois, avec deux sens différents : boucles de cheveux, boucles de chaussures. Ce jeu de mots, discret, ajoute une légère moquerie. Le verbe « traînait » suggère une démarche lente, peut-être lasse, et l'adjectif « petits » réduit la dame à une figurine.
Une beauté qui interdit l'amour
Elle était si belle Que tu n'aurais pas osé l'aimer
Ce distique bref marque un tournant. La construction consécutive « si… que » relie la beauté à son effet : elle décourage l'amour. Le pronom « tu » surprend. Il peut désigner le lecteur, ou le poète qui se parle à lui-même, comme dans « Zone ». Le conditionnel passé « n'aurais pas osé » renvoie à une occasion manquée, une hypothèse jamais réalisée. La beauté parfaite intimide et paralyse : elle appartient à l'ordre des images qu'on admire, non des femmes qu'on aime.
III. Troisième mouvement : l'autre amour
Les femmes atroces des quartiers énormes
J'aimais les femmes atroces dans les quartiers énormes Où naissaient chaque jour quelques êtres nouveaux
Le « je » apparaît enfin, au début de la dernière strophe, et il s'oppose au « tu » de la strophe précédente. Le vers est le plus long du poème, ce qui lui donne une ampleur nouvelle après les vers courts de la description. L'imparfait « J'aimais » exprime une habitude, un goût durable. Les adjectifs choquent : les femmes sont « atroces », les quartiers « énormes ». Ce sont des mots de démesure et de laideur, à l'opposé de la grâce de la dame. Le poète revendique un amour pour ce que la tradition jugerait repoussant.
La relative du deuxième vers fait de la ville un lieu de naissance perpétuelle : « chaque jour », des êtres « nouveaux » y apparaissent. L'adjectif « nouveaux » est essentiel : il oppose le monde moderne, en perpétuelle création, à la dame figée dans une beauté répétée.
Des êtres de fer et de flamme
Le fer était leur sang la flamme leur cerveau
Cet alexandrin, glissé dans le vers libre, a une régularité frappante. Il repose sur deux métaphores parallèles, avec une ellipse du verbe dans la seconde. Les êtres nouveaux sont faits de métal et de feu : ce sont des créatures industrielles, nées des forges et des usines. La métaphore organique (« sang », « cerveau ») appliquée aux matériaux donne vie à la machine.
J'aimais j'aimais le peuple habile des machines
La répétition « J'aimais j'aimais » répond au « Elle riait elle riait » de la deuxième strophe. Au rire mécanique de la dame s'oppose la passion du poète. Le « peuple habile des machines » associe le vocabulaire humain (« peuple », « habile ») à l'univers technique : les machines forment une société, adroite et laborieuse.
Le vers suivant affirme que le luxe et la beauté ne sont que l'écume de ce peuple. La métaphore de l'écume, légère et superficielle, renverse la hiérarchie : la beauté de la dame n'est qu'un produit secondaire de la puissance industrielle, une mousse à la surface d'un flot plus profond.
La peur
Cette femme était si belle Qu'elle me faisait peur
Le poème se referme sur une reprise variée du distique précédent. Mais le pronom a changé : ce n'est plus « tu » mais « me ». Le poète assume ce qu'il prêtait à un autre. Le démonstratif « Cette femme » remplace « La dame » : le ton se fait plus direct. Surtout, la conséquence est nouvelle : non plus l'impossibilité d'aimer, mais la « peur ».
Cette peur est ambiguë. Elle peut être celle qu'inspire une perfection inhumaine, presque morte. Elle peut aussi révéler que le poète, malgré son éloge des machines, reste attiré par cette beauté ancienne et la redoute parce qu'elle risque de le retenir. Le dernier vers, très court, laisse la tension sans résolution.
Conclusion
« 1909 » met en scène un choix entre deux beautés. D'un côté, une dame élégante, décrite comme une gravure de mode, aux couleurs nationales et à la coiffure d'un autre siècle ; de l'autre, des femmes « atroces », des quartiers immenses et un peuple de machines. Le poème semble trancher en faveur du monde moderne : le « je » n'apparaît que pour aimer les forges et la ville.
Mais la fin nuance cette profession de foi. La peur qu'inspire la dame montre que la beauté du passé garde un pouvoir. Le titre en forme de date prend alors tout son sens : le poème fixe un moment de bascule, où le poète se tient entre deux époques, comme dans « Zone », où il se dit las du monde ancien tout en restant hanté par lui.
Pour prolonger, on peut lire « Zone », qui ouvre Alcools par l'éloge des affiches et des rues industrielles, ou les poèmes de Blaise Cendrars, contemporain d'Apollinaire, qui chantent eux aussi la vitesse et les machines. Les peintures de Robert Delaunay sur la tour Eiffel offrent un équivalent visuel de cet enthousiasme.
Bibliographie
- Guillaume Apollinaire, Alcools.
- Guillaume Apollinaire, Calligrammes.
- Blaise Cendrars, La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France.
- Michel Décaudin, Le Dossier d'« Alcools ».