Lecture linéaire d'une pièce des « Rhénanes » — lycée, entraînement à l'oral du bac de français — environ 1 700 mots.
Introduction
Dans un village, une nouvelle ne circule pas, elle se répand. Il suffit d'une voiture garée trop longtemps devant une maison, d'un couple aperçu à la sortie d'un bal, pour que la boulangerie et le café soient informés avant le soir. Les réseaux sociaux n'ont rien inventé : ils ont seulement agrandi le village. « Les Cloches » d'Apollinaire donne la parole à une jeune femme qui découvre que son amour secret ne l'est plus. Cette analyse linéaire de « Les Cloches » d'Apollinaire montre comment un poème qui a l'air d'une chanson populaire laisse entendre une vraie détresse.
Le poème appartient aux « Rhénanes », un ensemble de poèmes d'Alcools nés du séjour d'Apollinaire en Allemagne, au bord du Rhin, où il était précepteur dans une famille aristocratique. On y trouve des légendes, des paysages de vignes et de fleuve, des scènes de village. Plusieurs de ces poèmes sont écrits dans une forme proche de la chanson. « Les Cloches » compte quatre quatrains d'octosyllabes, sauf le dernier vers, plus court. Il n'y a, comme dans tout le recueil, aucune ponctuation.
Le titre désigne des objets, non des personnes. Les cloches, qui rythment la vie du village, annoncent les baptêmes, les mariages et les morts. Elles sont la voix publique de la communauté.
Problématique : comment ce petit poème au ton de chanson fait-il entendre, derrière la légèreté apparente, la honte d'une femme exposée au regard des autres et la douleur d'un amour sans lendemain ?
Le poème se lit en deux mouvements : les deux premiers quatrains évoquent l'amour passé et sa révélation par les cloches ; les deux derniers projettent dans l'avenir le regard du village et la solitude de la locutrice.
Plan détaillé
- Strophes 1 et 2 — Un amour découvert
- l'adresse à l'amant et la passion passée ;
- les cloches, témoins et délatrices.
- Strophes 3 et 4 — Demain, le village
- une liste de prénoms : la communauté qui juge ;
- la honte, l'absence et la mort annoncée.
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I. Strophes 1 et 2 : un amour découvert
Une adresse amoureuse
Mon beau tzigane mon amant Écoute les cloches qui sonnent
Le poème s'ouvre sur une apostrophe. La locutrice parle directement à l'homme qu'elle aime, et le lecteur surprend cette parole sans qu'aucun cadre ne la présente. Ce dispositif rappelle les chansons de toile du Moyen Âge, où une femme se lamente sur son ami absent, et les complaintes populaires.
Les deux groupes nominaux juxtaposés, « Mon beau tzigane » et « mon amant », sans ponctuation, sont pleins de tendresse. Le possessif répété dit l'attachement. Le mot « tzigane » apporte une note d'exotisme et de liberté : l'amant appartient à un peuple de voyageurs, qui ne reste pas. Dès le premier vers, le lecteur peut pressentir la séparation. Le mot « amant », dans la bouche d'une jeune femme de village, est aussi un aveu audacieux : il désigne un amour charnel, hors mariage.
L'impératif « Écoute » invite l'amant à prêter attention au bruit des cloches. Le présent « sonnent » ancre la scène dans l'instant : les cloches sonnent au moment même où elle parle. Il n'est pas dit pourquoi elles sonnent, mais la jeune femme les entend comme une rumeur.
Un amour qu'on croyait caché
Nous nous aimions éperdument Croyant n'être vus de personne
Le passage à l'imparfait installe un récit. Le « Nous » unit les deux amants dans une même action. L'adverbe « éperdument », long de quatre syllabes, occupe la moitié du vers : il dit la démesure de la passion, l'oubli de toute prudence. Le pronom réfléchi « nous nous » insiste sur la réciprocité.
Le participe « Croyant » introduit une illusion. Les amants pensaient être seuls au monde. La négation « n'être vus de personne » dit le secret, mais le verbe « croyant » laisse deviner que ce secret n'existait pas. Le premier quatrain se clôt sur un mot négatif, « personne », que la strophe suivante va démentir.
La révélation
Mais nous étions bien mal cachés
La conjonction « Mais » marque la rupture. L'adverbe « bien », placé devant « mal », a une valeur d'insistance, presque familière, qui fait sourire. La locutrice reconnaît sa naïveté avec une forme d'autodérision. Le passage de « éperdument » à « bien mal cachés » est le passage de l'exaltation à la gêne.
Toutes les cloches à la ronde Nous ont vus du haut des clochers Et le disent à tout le monde
Les cloches deviennent des personnages. Elles « voient » et elles « disent » : la personnification leur prête des yeux et une langue. L'expression « à la ronde » évoque tous les villages environnants, le paysage rhénan parsemé de clochers. Le passé composé « Nous ont vus » marque un fait accompli, irréversible. Les cloches, perchées « du haut des clochers », ont un point de vue de surplomb : elles observent tout, comme une conscience collective ou un regard divin.
Le dernier vers revient au présent : elles le disent maintenant. Le poème établit ainsi un lien entre le son des cloches entendu au premier vers et la divulgation du secret. La sonnerie des cloches devient bavardage. L'opposition entre « personne », à la fin du premier quatrain, et « tout le monde », à la fin du second, résume le passage du secret à la rumeur. Les deux expressions occupent la même place, à la rime, et se répondent.
Le jeu sonore renforce cet effet : la rime « ronde / monde » donne une impression de cercle, de rumeur qui se propage de proche en proche, comme les ondes du son.
II. Strophes 3 et 4 : demain, le village
Une liste de prénoms
Demain Cyprien et Henri Marie Ursule et Catherine La boulangère et son mari Et puis Gertrude ma cousine
Le troisième quatrain bascule dans le futur avec l'adverbe « Demain », placé en tête. Le poème change de temps : après le passé de l'amour et le présent de la rumeur, voici l'avenir de la honte.
La strophe entière est une énumération de sujets, sans verbe : celui-ci n'arrivera qu'au début de la strophe suivante. Cet enjambement entre strophes crée une attente et donne à la liste une ampleur inquiétante. Les prénoms sont pour la plupart chrétiens, empruntés au calendrier des saints : Cyprien, Marie, Ursule, Catherine, Gertrude. Ils dessinent une communauté catholique, rurale, enracinée. Le mélange de prénoms masculins et féminins montre que tout le village est concerné.
L'énumération progresse de manière presque comique. Après les prénoms, voici « La boulangère et son mari », désignés par leur métier : la boulangerie est le lieu par excellence des conversations de village. Le mari, mentionné en second, est une figure secondaire, comme dans les histoires de commères. Enfin, « Gertrude ma cousine » : le possessif rapproche la menace. Même la famille fera partie des rieurs. La liste va du plus lointain au plus proche, et la cousine, dernière nommée, est peut-être la plus redoutée.
Le polysyndète, avec la répétition de « et », et la locution « Et puis » donnent à l'ensemble le ton d'une comptine. Le lecteur sourit, mais la jeune femme, elle, compte ses juges.
Le sourire du village
Souriront quand je passerai Je ne saurai plus où me mettre
Le verbe tant attendu est enfin donné : ils « souriront ». Le sourire semble anodin, mais c'est le sourire entendu, complice et moqueur, de ceux qui savent. Le futur projette une scène précise : la jeune femme traversant le village, observée par tous. La subordonnée « quand je passerai » la montre seule face au groupe.
L'expression familière « ne pas savoir où se mettre » dit la honte, l'envie de disparaître. La langue parlée, presque enfantine, rend la plainte touchante. La locutrice ne se révolte pas contre le jugement du village : elle le subit d'avance.
L'abandon et la mort
Tu seras loin Je pleurerai J'en mourrai peut-être
Le troisième vers de la strophe juxtapose deux propositions très courtes. Sans ponctuation, la majuscule de « Je » marque seule la séparation. « Tu seras loin » : l'amant tzigane sera parti, comme le laissait prévoir son nom. Le « tu » et le « je » sont désormais séparés, alors que le poème commençait avec un « nous ». « Je pleurerai » : la solitude entraîne les larmes.
Le dernier vers est plus court que tous les autres : il ne compte que six syllabes, contre huit partout ailleurs. Cette rupture métrique produit un effet saisissant, comme une voix qui se brise ou un souffle qui manque. Le pronom « en » relie la mort à tout ce qui précède : la honte, l'absence, les larmes. La locutrice imagine qu'elle pourrait mourir de chagrin.
Mais l'adverbe « peut-être », placé à la fin, introduit une incertitude. On peut y lire une pudeur, une manière de ne pas dramatiser. On peut aussi y entendre une légère ironie d'Apollinaire, qui laisse planer le doute sur la sincérité ou l'excès de cette plainte. Le poème se termine ainsi sur une note suspendue, entre tragique et retenue.
Conclusion
« Les Cloches » est un poème bref, presque une chanson, mais il raconte une histoire complète : un amour libre et passionné, sa révélation par les cloches, la honte qu'imposera le village, l'abandon par l'amant et le chagrin. Le déroulement chronologique, du passé au futur, accompagne le passage du bonheur à la détresse.
Apollinaire y mêle la tradition populaire, avec ses octosyllabes, ses rimes simples et ses prénoms de village, à une sensibilité moderne. La voix féminine, l'absence de ponctuation et le dernier vers tronqué donnent à la plainte une vérité particulière. Les cloches, symbole de la communauté et de la religion, deviennent l'instrument d'un jugement social : elles transforment l'amour en faute.
En ouverture, on peut rapprocher ce poème de « La Loreley », autre pièce des « Rhénanes », où une femme trahie par l'amour est jugée par un évêque. On peut aussi penser aux chansons de toile médiévales, où des femmes chantent leurs amours contrariées, ou au roman de Nathaniel Hawthorne, La Lettre écarlate, où une communauté puritaine marque une femme de son jugement.
Questions qu'un examinateur peut poser
- Qui parle dans le poème ? Une jeune femme du village, qui s'adresse à son amant. Apollinaire prête sa voix à une locutrice, comme dans les chansons populaires.
- Quel est le rôle des cloches ? Elles sont personnifiées : elles voient et elles parlent. Elles représentent le regard de la communauté et de la religion.
- Pourquoi le dernier vers est-il plus court ? Parce que la voix se brise : la rupture du rythme traduit l'émotion et le souffle coupé par le chagrin.
Bibliographie
- Guillaume Apollinaire, Alcools, section des « Rhénanes ».
- Guillaume Apollinaire, Alcools, « La Loreley ».
- Michel Décaudin, Le Dossier d'« Alcools ».
- Nathaniel Hawthorne, La Lettre écarlate.