*Explication linéaire d'un poème d'*Alcools — classes de lycée, à travailler pour l'oral — à peu près 2 000 mots.
Introduction
Tout jardinier prudent met en garde contre une petite fleur mauve qui pointe dans les prairies humides à la fin de l'été. Elle ressemble à un crocus, elle est jolie, elle pousse sans feuilles, et toutes ses parties sont toxiques. Les anciens botanistes s'étonnaient aussi de son calendrier à l'envers : la fleur paraît en automne, les feuilles et le fruit seulement au printemps suivant, si bien que la plante semblait avoir un enfant avant d'avoir des parents. Apollinaire connaissait cette double réputation de beauté et de venin ; il en a tiré l'un des poèmes les plus musicaux d'Alcools.
Le recueil paraît en 1913, mais « Les Colchiques » remonte, selon la plupart des commentateurs, au séjour du poète en Rhénanie, au début du siècle, où il s'éprit d'une jeune gouvernante anglaise, Annie Playden, qui ne répondit pas à son amour. Le texte compte quinze vers répartis en trois strophes inégales (sept, cinq, trois vers). L'alexandrin y domine sans régner : l'un d'eux est coupé en deux lignes, d'autres débordent la mesure, et la ponctuation a disparu, comme dans tout le recueil.
On y voit un pré, des vaches, une femme aux yeux mauves, une troupe d'écoliers, un gardien qui chante. Rien de dramatique en apparence ; pourtant le mot « automne » encadre le texte et le verbe s'empoisonner revient deux fois dès la première strophe.
Problématique : comment Apollinaire fait-il d'une scène pastorale d'automne le paysage intérieur d'un amour vécu comme un lent empoisonnement ?
Plan détaillé
- Strophe 1 (v. 1-7) — Un pré, une fleur, deux regards toxiques
- un paysage qui séduit et qui tue ;
- la comparaison des yeux et du colchique ;
- le poète au rang des vaches : l'aveu du vers 7.
- Strophe 2 (v. 8-12) — L'irruption bruyante de l'enfance
- une rupture de ton : bruit, musique, costumes ;
- la cueillette et l'énigme des « mères » ;
- des paupières qui battent au rythme d'un vent fou.
- Strophe 3 (v. 13-15) — Un départ sans retour
- le chant du gardien ;
- le troupeau qui quitte le pré : une fin d'amour en mineur.
Il reste 1 551 mots (≈5 pages) de ce document
Accès illimité à 2 628 travaux
3 €/mois, résiliable en un clic
Paiement sécurisé Stripe
Déjà abonné ? Se connecter
I. Première strophe : un pré, une fleur, deux regards toxiques
Un paysage qui séduit et qui tue
Le premier vers est construit comme une balance. D'un côté, l'adjectif « vénéneux », qui appartient au vocabulaire savant de la botanique ; de l'autre, le mot simple et presque enfantin « joli ». La conjonction « mais » ne corrige pas le danger, elle le juxtapose à la séduction : le pré est les deux à la fois, et l'ordre des termes compte. Le poison vient en premier, la beauté ensuite, comme si le regard, une fois averti, se laissait quand même charmer. Le complément « en automne », rejeté en fin de vers, situe la scène dans la saison du déclin, celle où les choses sont belles parce qu'elles finissent.
Les deux lignes suivantes forment, si on les additionne, un alexandrin régulier coupé en deux hémistiches de six syllabes. Ce découpage visuel ralentit la lecture : on voit les vaches brouter, puis on apprend, une ligne plus bas, qu'elles meurent peu à peu. L'adverbe « lentement » est capital. Le poison n'est pas foudroyant ; il agit au rythme de la rumination, sans que l'animal s'en aperçoive. Le présent de vérité générale donne à la scène l'allure d'un constat de paysan, détaché, sans pitié apparente.
Le colchique et les yeux
Le vers 4 nomme enfin la fleur, au singulier, comme un emblème. Elle n'est pas décrite par sa forme mais par une couleur double : « couleur de cerne et de lilas ». Le lilas renvoie au printemps, au parfum, à la douceur ; le cerne renvoie à la fatigue, aux nuits sans sommeil, aux larmes. Une même teinte mauve contient ainsi la fraîcheur et la meurtrissure. L'image est d'autant plus troublante que le cerne appartient d'abord à un visage humain : avant même la comparaison, la fleur est déjà contaminée par le corps de la femme.
Au vers 5, la phrase bascule sans prévenir. L'absence de ponctuation permet de passer de la fleur (« Y fleurit ») au tutoiement (« tes yeux ») à l'intérieur du même vers. Le lecteur ne sait plus très bien où s'arrête le pré et où commence le visage. La comparaison, introduite par « comme », est soulignée par le démonstratif familier « cette fleur-là », qui semble désigner le colchique du doigt. La rime toute simple lilas / là, digne d'une chanson, donne à la découverte une simplicité désarmante.
Le vers 6 prolonge l'analogie et l'étend à la saison entière : les yeux sont violâtres comme le cerne de la fleur et comme l'automne. Le suffixe péjoratif de « violâtres » abîme la couleur, qui n'est plus franche mais trouble, un peu malade. Le vers est long, il déborde l'alexandrin, comme si la comparaison s'étirait au-delà de la mesure.
Le poète parmi les vaches
Le dernier vers de la strophe reprend presque mot pour mot la fin du vers 3, mais au singulier et à la première personne : c'est désormais la vie du poète qui s'empoisonne lentement « pour tes yeux ». La préposition « pour » est ambiguë : elle peut signifier « à cause de » ou « par amour de ». L'amoureux ne subit pas seulement le poison, il le consent. Le parallélisme est cruel : le poète se range parmi les bêtes qui broutent la fleur sans savoir qu'elle les tue. La rime automne / empoisonne, reprise d'un bout à l'autre de la strophe, enferme tout le passage dans un même son sourd, une sorte de glas en sourdine.
On mesure alors la construction de la strophe : trois vers de paysage, trois vers de comparaison, un vers d'aveu. Ce qui semblait une description pastorale était en réalité la préparation d'une confidence.
II. Deuxième strophe : l'irruption bruyante de l'enfance
Une rupture de ton
Le vers 8 change brutalement d'atmosphère. Aux vaches lentes succèdent des enfants qui arrivent « avec fracas ». Le vocabulaire du bruit, l'harmonica, le mouvement collectif contrastent avec la langueur de la première strophe. Le mot ancien « hoquetons », qui désignait autrefois une sorte de veste ou de casaque, donne à ces écoliers un air de petite troupe d'un autre temps, à la fois pittoresque et légèrement étrange. Les sonorités en [k] (« école », « fracas », « hoquetons ») font claquer les vers comme des sabots sur un chemin.
Cette gaieté n'efface pourtant pas la menace. Les enfants, comme les vaches, entrent dans le pré vénéneux ; ils ignorent ce qu'ils touchent. L'insouciance devient presque inquiétante pour le lecteur, qui sait déjà ce que contient la prairie.
La cueillette et l'énigme des « mères »
Au vers 10, les écoliers cueillent les colchiques, et la fleur reçoit une nouvelle comparaison, plus mystérieuse : elle est « comme des mères », et le vers suivant la dit « Filles de leurs filles ». La formule a dérouté bien des lecteurs. On peut y reconnaître l'étrangeté botanique rappelée en introduction : la fleur précède le fruit, la génération semble s'inverser, l'enfant naît avant le parent. Mais l'image dit aussi le cycle : chaque automne, les colchiques reviennent, nés de ceux de l'année précédente, dans une chaîne de mères et de filles sans commencement ni fin. Face à ce temps circulaire de la nature, l'amour du poète apparaît, lui, comme une histoire qui ne recommence pas.
On peut enfin entendre dans ces « mères » une présence féminine diffuse : la femme aimée, déjà associée à la fleur, semble se démultiplier dans toutes les corolles du pré.
Des paupières qui battent au vent
Les deux derniers vers de la strophe reviennent au visage. Les colchiques sont « couleur de tes paupières » : après les yeux et les cernes, l'image se fixe sur ce qui s'ouvre et se ferme. Le verbe « battent », répété dans le vers 12, crée un parallèle entre le clignement des paupières et le frémissement des fleurs. Le geste est minuscule, mais l'adjectif qui clôt la strophe, « dément », lui donne une violence inattendue. Le vent n'est plus une brise d'automne ; c'est une force folle, et la folie déteint sur le regard de la femme comme sur le cœur de celui qui la regarde. La strophe, ouverte dans le vacarme joyeux, s'achève dans un trouble presque inquiétant.
III. Troisième strophe : un départ sans retour
Le chant du gardien
Le vers 13 introduit un dernier personnage, le gardien du troupeau. Il ne parle pas, il chante, et « tout doucement ». Après le fracas des enfants, ce chant presque murmuré ramène le calme. Il est tentant de voir dans ce berger une figure du poète lui-même : celui qui veille sur le troupeau et qui transforme en chanson ce qu'il voit mourir. Le poème entier, avec ses répétitions et ses rimes faciles, ressemble d'ailleurs à une complainte populaire. La musique devient ici une manière de supporter la perte.
Le troupeau abandonne le pré
Les deux derniers vers décrivent le départ des vaches. L'adjectif « lentes » reprend le « lentement » de la première strophe : ce sont les mêmes bêtes, et le même rythme engourdi. Le participe « meuglant » ajoute une plainte sonore, comme si les animaux regrettaient ce pré qui les tuait. Le verbe « abandonnent », placé à la rime, est très fort pour un simple changement de pâture ; il porte une charge affective qui renvoie au poète. Le complément « pour toujours », en tête du dernier vers, rend ce départ définitif.
La toute dernière image rassemble le poème. Le pré n'est plus « joli » : il est « mal fleuri ». La même fleur qui séduisait au vers 1 est désormais jugée comme une mauvaise floraison, un ornement empoisonné que l'automne a semé. Le mot « automne », de nouveau à la rime, referme le texte sur lui-même : le premier et le dernier vers se répondent, comme le début et la fin d'une histoire d'amour.
Quitter le pré, c'est quitter le poison, mais aussi quitter la beauté. On peut lire ces vers comme l'image d'une rupture : le poète s'éloigne de la femme aux yeux mauves, guéri peut-être, mais pour toujours privé de ce qui le charmait. Le ton reste pourtant apaisé ; aucune exclamation, aucune plainte directe. La douleur passe tout entière par le paysage.
Conclusion
En trois strophes, « Les Colchiques » transforme un tableau de campagne en confidence amoureuse. La première strophe pose l'équivalence du pré et du visage, du poison et du charme ; la deuxième fait entrer l'enfance, le bruit et le cycle des générations, sans dissiper la menace ; la troisième organise un départ lent et définitif. L'absence de ponctuation, les reprises de mots, les rimes qui reviennent comme un refrain donnent au poème l'allure d'une chanson, et cette musique adoucit la cruauté de ce qu'elle dit.
Apollinaire renouvelle ainsi le vieux thème de l'amour qui fait souffrir sans recourir au vocabulaire convenu de la passion : le mal d'aimer prend la forme d'une fleur des champs que l'on broute sans y penser.
Pour élargir, on peut rapprocher ce poème de « Mai », autre texte d'Alcools lié au séjour rhénan, où la nature printanière accompagne elle aussi un amour perdu ; ou de « Chanson d'automne » de Verlaine, où la saison sert de même à dire un mal-être qui ne se nomme pas.
Trois questions pour s'entraîner
- Pourquoi le poète se compare-t-il aux vaches ? Parce que, comme elles, il s'empoisonne sans résister : la répétition du verbe et de l'adverbe fait de lui une victime consentante.
- Quel est l'effet de l'absence de ponctuation ? Elle laisse glisser le pré vers le visage et brouille la frontière entre paysage et sentiment.
- Que signifie le passage de « joli » à « mal fleuri » ? Le regard a changé : la beauté apparaît, à la fin, pour ce qu'elle était, une floraison dangereuse.
Bibliographie
- Guillaume Apollinaire, Alcools, Gallimard, collection « Poésie/Gallimard ».
- Michel Décaudin, Le Dossier d'« Alcools ».
- Marie-Jeanne Durry, Guillaume Apollinaire, Alcools.