Fiche de lecture — Lycée (bac de français, objet d'étude « Le théâtre ») — environ 2 300 mots.
Présentation de l'œuvre
Auteur. Alfred de Musset publie Lorenzaccio en 1834, dans le second volume d'Un spectacle dans un fauteuil. Il a vingt-trois ans. L'idée lui vient d'une scène historique que George Sand avait écrite sur le même épisode et qu'elle lui a laissée ; il s'appuie aussi sur les chroniques florentines de la Renaissance, en particulier celle de Varchi. Pièce jugée injouable par son ampleur, elle n'est montée qu'en 1896, avec Sarah Bernhardt dans le rôle-titre.
Genre. Un drame romantique en prose et en cinq actes, qui rompt avec toutes les règles classiques : près de quarante scènes, des dizaines de personnages, des lieux multiples (rues, palais, églises, ateliers, Venise), plusieurs intrigues menées de front.
Le sujet. Florence, en 1537. Le duc Alexandre de Médicis gouverne la ville en tyran, soutenu par le pape et par l'empereur Charles Quint. Son cousin Lorenzo, que le peuple appelle par mépris Lorenzaccio, est son compagnon de débauche. En secret, il prépare son assassinat, persuadé qu'en tuant le tyran il réveillera la république. Autour de lui, deux autres intrigues : celle de la famille Strozzi, républicains humiliés, et celle de la marquise Cibo, qui rêve de convertir le duc à la vertu.
L'idée directrice : le désarmement du tyran
Pour tuer un homme qui se méfie de tout, Lorenzo ne prépare pas seulement un coup ; il désarme sa victime pendant des mois, pièce par pièce. Il se fait passer pour un lâche incapable de voir une épée ; il dérobe la cotte de mailles du duc ; il habitue le voisinage aux bruits de combat ; il prive enfin Alexandre de son arme le soir du meurtre. Plutôt que de suivre les trois intrigues séparément, nous lirons chaque acte à travers ce fil : quelle protection Lorenzo retire au duc, et ce que ce dépouillement lui coûte à lui-même, car en désarmant le tyran, il se désarme aussi.
Plan de la fiche
Résumé acte par acte
- Acte I : l'évanouissement
- Acte II : la cotte de mailles au fond du puits
- Acte III : l'escrime et l'aveu
- Acte IV : l'épée liée
- Acte V : un duc remplacé, un meurtrier abattu
L'analyse
- Tableau du désarmement
- Les personnages
- Les thèmes
- L'écriture
- Avis argumenté
- Cinq questions de compréhension et leur corrigé
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Résumé acte par acte
Acte I : l'évanouissement
La pièce s'ouvre la nuit, dans un jardin : le duc et Lorenzo attendent une jeune fille dont Lorenzo a négocié l'enlèvement pour le plaisir de son maître. Le frère de la jeune fille, Maffio, surprend la scène, tire l'épée, et il est chassé. Le premier tableau montre d'emblée Lorenzo dans le rôle de l'entremetteur.
Dans les rues, le peuple commente : marchands, orfèvre, bourgeois se plaignent des soldats allemands du duc, de ses mœurs, de ses fêtes. On assiste aussi à une offense : Julien Salviati, courtisan du duc, tient des propos injurieux à Louise Strozzi, fille du vieux républicain Philippe. Ailleurs, le cardinal Cibo, homme du pape et de l'empereur, surveille tout ; sa belle-sœur, la marquise Cibo, reçoit les avances du duc.
Au palais, Sire Maurice provoque Lorenzo, qui le raille. On lui tend une épée : Lorenzo pâlit, chancelle et s'évanouit. Toute la cour rit. Le duc s'amuse de la lâcheté de son cousin. Ailleurs, la mère de Lorenzo, Marie Soderini, et sa tante Catherine se désolent de ce qu'il est devenu.
Désarmement : Lorenzo retire au duc le premier soupçon. Qui craindrait un homme qui défaille devant une lame ?
Acte II : la cotte de mailles au fond du puits
Philippe Strozzi apprend l'insulte faite à sa fille. Il hésite, en homme de livres qu'il est ; son fils Pierre, lui, agit : il blesse Salviati et revient fier de son coup. Les Strozzi se placent désormais dans le camp des ennemis du duc.
Lorenzo croise le jeune peintre Tebaldeo, un artiste pur et naïf qui croit que l'art peut fleurir même dans une ville malade. Lorenzo se moque de lui puis l'emmène chez le duc pour faire son portrait. Pendant la séance de pose, Alexandre ôte sa cotte de mailles. Lorenzo la prend sans qu'il s'en aperçoive et la jette dans un puits. Le duc, s'en rendant compte, ne soupçonne pas son cousin. Pendant ce temps, la marquise Cibo commence à céder au duc en espérant faire de lui un prince vertueux.
Désarmement : la protection physique du tyran a disparu.
Acte III : l'escrime et l'aveu
Lorenzo s'exerce à l'escrime avec un spadassin, Scoronconcolo, en poussant des cris et en faisant le plus de bruit possible. Il veut que les voisins s'habituent à ces tapages et ne réagissent plus le jour où ils seront réels.
Les Strozzi sont frappés : Pierre et Thomas sont arrêtés. Philippe vient trouver Lorenzo, qu'il a connu enfant, et c'est la grande scène centrale de la pièce. Lorenzo lui révèle son projet. Il explique pourquoi il a pris le masque de la débauche : pour gagner la confiance du duc. Mais il avoue aussi que ce masque lui a collé à la peau, qu'il ne croit plus aux hommes, et qu'il tuera Alexandre non pour sauver Florence, mais pour se prouver qu'il existe encore. Il conseille à Philippe de ne pas agir.
La marquise Cibo devient la maîtresse du duc et tente de lui parler de liberté et de gloire ; Alexandre bâille. L'épisode suivant frappe les Strozzi au cœur : au cours d'un repas de famille, Louise meurt empoisonnée. Philippe, brisé, renonce à la lutte et part pour Venise.
Désarmement : le futur meurtrier s'arme pendant que le tyran ne se doute de rien. Mais Lorenzo, dans le même acte, avoue qu'il n'a plus de foi à opposer au mal.
Acte IV : l'épée liée
Lorenzo prépare le piège. Il promet au duc de lui livrer sa tante Catherine, une jeune femme honnête, et lui fixe rendez-vous dans sa propre chambre, la nuit. Puis il fait une chose étrange : il va de porte en porte chez les républicains de Florence annoncer qu'il tuera le duc cette nuit, et les invite à se tenir prêts. Personne ne le croit. Le Lorenzaccio débauché ne peut pas devenir crédible.
La marquise, pendant ce temps, a compris qu'elle ne changera pas le duc. Les bannis républicains, réunis hors de la ville, se disputent au lieu de s'organiser.
La nuit venue, le duc arrive chez Lorenzo et se met au lit. Lorenzo, en l'aidant à se défaire, emporte son épée et en noue le baudrier pour qu'on ne puisse pas la tirer. Avec Scoronconcolo, il frappe. Alexandre se défend et le mord à la main avant de mourir. Lorenzo contemple sa blessure comme un anneau sanglant qu'il gardera toujours.
Désarmement : achevé. Le tyran meurt sans arme, sans armure, sans méfiance.
Acte V : un duc remplacé, un meurtrier abattu
Le meurtre ne change rien. Le cardinal Cibo prend les choses en main et pousse le conseil des Huit à choisir un nouveau duc, Côme de Médicis, docile au pape et à l'empereur. Les républicains n'ont pas bougé. La tête de Lorenzo est mise à prix.
À Venise, Lorenzo retrouve Philippe et apprend la mort de sa mère. Il sait qu'il est condamné et ne cherche pas à se cacher. Il sort ; on le tue, et la foule jette son corps dans la lagune. À Florence, des étudiants qui manifestent sont frappés. La pièce se termine sur le serment de Côme, qui jure de gouverner selon la volonté de ses protecteurs.
Désarmement : inutile. Le duc a été désarmé, Florence aussi : elle n'a même plus la force de profiter de sa liberté.
Tableau du désarmement
| Acte | Ce que perd Alexandre | Ce que perd Lorenzo |
|---|---|---|
| I | sa méfiance envers son cousin | son honneur aux yeux de la cour |
| II | sa cotte de mailles | ses illusions sur l'art et la pureté (scène de Tebaldeo) |
| III | rien qu'il ne sache | sa foi dans les hommes, avouée à Philippe |
| IV | son épée, puis la vie | sa crédibilité : personne ne le croit |
| V | — remplacé par Côme | la vie, sans avoir rien changé |
Les deux colonnes avancent ensemble : Lorenzo ne prend rien au tyran qu'il ne perde lui-même quelque chose d'égal. Le meurtre est réussi ; le meurtrier, lui, n'a plus rien.
Les personnages
Lorenzo. Jeune homme cultivé, nourri d'Antiquité, qui a choisi de devenir un débauché pour approcher le tyran. Il est à la fois Brutus et Lorenzaccio, le libérateur et le complice. Son drame est d'être devenu le masque qu'il portait.
Alexandre de Médicis. Tyran brutal, jouisseur, mais pas sot : il se méfie de tous, sauf de celui qu'il méprise. Il est l'homme du pape et de Charles Quint.
Philippe Strozzi. Vieux républicain idéaliste, qui croit à la vertu et aux idées. Il incarne la pensée sans l'action ; la mort de sa fille le brise.
La marquise Cibo. Femme sincère qui croit pouvoir convertir le tyran par l'amour. Son échec montre l'impuissance de la bonne volonté.
Le cardinal Cibo. Le vrai maître du jeu, froid et calculateur. C'est lui qui survit et gagne.
Pierre Strozzi. Le fils impétueux, partisan de l'action immédiate, qui rompt avec les bannis trop prudents et va chercher ailleurs des alliés.
Le peuple de Florence. Marchands, orfèvres, étudiants, bannis : un chœur bavard qui se plaint sans agir.
Les thèmes
Le masque. Lorenzo a pris le masque de la débauche ; il ne peut plus l'enlever. Notre lecture du désarmement montre l'envers de ce thème : chaque protection ôtée au duc est une part de Lorenzo qui disparaît.
L'action politique et son échec. Tuer le tyran ne suffit pas : sans un peuple prêt à agir, le pouvoir passe à un autre. La pièce est d'un pessimisme profond sur la révolution, écrite peu après les espoirs déçus de 1830.
La pureté perdue. Tebaldeo, la marquise, Philippe : tous les personnages purs échouent ou sont broyés. Lorenzo a sacrifié sa pureté et n'en retire rien.
La ville corrompue. Florence est décrite comme une ville malade, une mère qui a perdu son honneur. La corruption morale y est générale.
L'écriture
La liberté dramatique. Scènes très courtes ou très longues, changements de lieux incessants, foule de personnages : Musset écrit pour un théâtre imaginaire, sans contrainte de représentation.
L'entrelacement des intrigues. Les trois intrigues (Lorenzo, Strozzi, Cibo) se croisent sans se confondre. Elles montrent trois manières d'affronter le tyran : par le meurtre, par la révolte, par l'amour. Toutes échouent.
Les monologues. Lorenzo se parle souvent à lui-même : dans la nuit, avant le meurtre, il se demande ce qui le pousse. Ces monologues font entrer le lecteur dans une conscience divisée.
L'ironie. Le meurtre annoncé à tous et cru par personne, la cotte de mailles volée sans soupçon, le nouveau duc élu en quelques répliques : l'ironie souligne la vanité des actes.
Avis argumenté
On peut trouver Lorenzaccio trop long et trop dispersé : les intrigues de la marquise et des Strozzi semblent parfois freiner l'action principale, et la pièce demande au lecteur un effort constant pour suivre la foule de ses personnages.
Mais cette dispersion est le sens même de l'œuvre. Florence entière doit être présente pour que l'on comprenne pourquoi le meurtre ne change rien : chaque intrigue montre une force qui aurait pu agir et ne l'a pas fait. La patience de Lorenzo, qui désarme son ennemi pendant cinq actes, rend l'inutilité finale encore plus terrible. Peu de pièces montrent aussi lucidement qu'un acte héroïque, s'il n'est porté par personne, ne vaut pas davantage qu'un fait divers.
Cinq questions de compréhension et leur corrigé
1. Pourquoi Lorenzo s'évanouit-il à la vue d'une épée ? Qu'il soit sincère ou qu'il joue, l'effet est le même : la cour, et surtout le duc, le croient incapable de violence. Il gagne ainsi la confiance totale d'Alexandre.
2. Quel est le rôle de la scène de la cotte de mailles ? Elle montre que Lorenzo prépare le meurtre de longue main et ôte au duc sa protection sans éveiller de soupçon.
3. Pourquoi Lorenzo s'exerce-t-il à l'escrime en faisant beaucoup de bruit ? Pour habituer les voisins aux cris et aux bruits d'armes, afin que personne n'intervienne la nuit du meurtre.
4. Que révèle la grande scène avec Philippe à l'acte III ? Les raisons de Lorenzo : il a pris le masque du vice pour approcher le tyran, mais il ne croit plus aux hommes. Il tuera pour donner un sens à sa vie, non pour la république.
5. Pourquoi le dénouement est-il pessimiste ? Le meurtre n'a rien changé : un nouveau duc est aussitôt élu, le peuple n'a pas agi, et Lorenzo est tué à Venise, son corps jeté à l'eau.
Conclusion
Lorenzaccio suit un homme qui désarme méthodiquement un tyran et découvre, le coup porté, qu'il s'est lui-même vidé de tout. Le tyran est mort, la tyrannie continue. Pour prolonger, on lira La Confession d'un enfant du siècle, où Musset analyse le désenchantement de sa génération, ou l'on comparera Lorenzo à l'Hamlet de Shakespeare, autre prince qui hésite et s'abîme dans la pensée de l'acte.
Bibliographie
- Alfred de Musset, Lorenzaccio, édition de poche au choix (Folio théâtre, Livre de Poche, GF Flammarion).
- George Sand, Une conspiration en 1537.
- Alfred de Musset, La Confession d'un enfant du siècle.
- William Shakespeare, Hamlet.
- Anne Ubersfeld, Lire le théâtre, Belin.