Fiche d'histoire — Terminale — environ 2 300 mots. Pour les origines du conflit, voir notre fiche sur les causes de la guerre d'Algérie.
Présentation
Peu de guerres ont un calendrier aussi disputé. En France, une loi fait du 19 mars, lendemain de la signature des accords d'Évian, une journée nationale du souvenir ; nombre d'associations de rapatriés et d'anciens supplétifs la refusent, car des milliers de personnes ont été tuées ou enlevées après cette date, et commémorent plutôt le 5 décembre. De même, la France reconnaît l'indépendance de l'Algérie le 3 juillet 1962, tandis que l'Algérie la célèbre le 5, jour anniversaire de la prise d'Alger en 1830. Jusqu'en 1999, enfin, l'État français ne parlait pas officiellement de « guerre », mais d'« opérations de maintien de l'ordre ».
Ces flottements disent l'essentiel. Le conflit commencé le 1er novembre 1954 n'a jamais été déclaré, il s'est terminé par étapes, et chaque groupe qui l'a vécu en garde une chronologie différente : appelés du contingent, combattants de l'indépendance, Européens d'Algérie, harkis, militants de métropole. La fiche suit le fil des événements de 1954 à 1962, puis montre comment ces mémoires se sont construites.
Problématique de révision : comment une insurrection limitée devient-elle une guerre qui mobilise toute la société française et ébranle ses institutions, et pourquoi sa fin, loin de clore le conflit, ouvre-t-elle une longue bataille des mémoires ?
Plan détaillé de la fiche
1. 1954–1956 : l'escalade
- D'un « maintien de l'ordre » à la guerre ouverte
- Les pouvoirs spéciaux et l'envoi du contingent
2. 1957 : Alger, la torture et la conscience
- Les parachutistes dans la Casbah
- Une affaire de méthodes
3. 1958–1960 : vaincre sur le terrain, perdre la partie
- Barrages, regroupements et plan Challe
- De Gaulle et l'autodétermination
4. 1961–1962 : la guerre se retourne contre la République
- Le putsch d'avril et l'OAS
- La violence gagne la métropole
- Évian et les deux référendums
5. L'été 1962 : partir ou rester
- Les Européens d'Algérie
- Les harkis abandonnés
6. Un bilan, plusieurs mémoires
Erreurs fréquentes, dates clés, conclusion, bibliographie
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1. 1954–1956 : l'escalade
D'un « maintien de l'ordre » à la guerre ouverte
Les attentats de la Toussaint 1954 sont l'œuvre de quelques centaines d'hommes du FLN, concentrés surtout dans les Aurès et en Kabylie. Paris répond par l'envoi de renforts et par une loi d'avril 1955 qui crée l'état d'urgence, appliqué d'abord à une partie de l'Algérie. Pour les gouvernements de la IVe République, l'Algérie est composée de départements français : il ne peut s'agir que d'une opération de police.
Le tournant survient le 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois. Le FLN lance des attaques contre des Européens et des Algériens jugés favorables à la France, notamment autour de Philippeville ; au village minier d'El-Halia, des familles européennes sont massacrées. La répression militaire et les représailles des milices civiles font plusieurs milliers de morts algériens. La spirale terreur contre-terreur est lancée. Un an plus tard, en août 1956, le congrès de la Soummam dote le FLN d'une direction et d'une doctrine : primauté du politique sur le militaire et de l'intérieur sur l'extérieur.
Les pouvoirs spéciaux et l'envoi du contingent
En janvier 1956, le Front républicain gagne les élections législatives et le socialiste Guy Mollet devient président du Conseil en promettant la paix. Le 6 février, en visite à Alger, il est accueilli par une foule européenne hostile qui le bombarde de projectiles. Il change de cap. Le 12 mars 1956, l'Assemblée vote les « pouvoirs spéciaux », qui permettent au gouvernement de prendre par décret toute mesure exceptionnelle en Algérie ; les communistes eux-mêmes les approuvent.
Dans la foulée, les rappelés puis les appelés du contingent sont envoyés massivement de l'autre côté de la Méditerranée, et la durée du service militaire est allongée. Les effectifs dépassent bientôt 400 000 hommes. Au total, plus d'un million de jeunes Français auront servi en Algérie. À l'automne 1956, le détournement de l'avion qui transporte plusieurs chefs du FLN, dont Ahmed Ben Bella, puis l'expédition de Suez contre l'Égypte de Nasser, accusée de soutenir l'insurrection, montrent que le gouvernement mise sur la force.
2. 1957 : Alger, la torture et la conscience
Les parachutistes dans la Casbah
Fin 1956, le FLN porte la guerre dans la ville d'Alger : des bombes explosent dans des cafés et des lieux fréquentés par les Européens, tandis que des attentats contre-terroristes frappent la Casbah. Le 7 janvier 1957, le préfet confie les pouvoirs de police au général Massu et à sa 10e division parachutiste. Les soldats brisent la grève de huit jours lancée par le FLN fin janvier, en ouvrant de force les boutiques. Ils quadrillent la Casbah immeuble par immeuble. Larbi Ben M'hidi, l'un des chefs historiques du FLN, est capturé puis tué en détention en mars, sans jugement ; Yacef Saâdi est arrêté en septembre, Ali la Pointe tué en octobre. Militairement, le réseau urbain du FLN est démantelé.
Une affaire de méthodes
La victoire a un prix. Les renseignements sont obtenus par la torture, utilisée de manière systématique, et des milliers de personnes arrêtées disparaissent. Paul Teitgen, secrétaire général de la préfecture d'Alger, ancien déporté, démissionne en dénonçant ces pratiques. En juin 1957, le mathématicien communiste Maurice Audin, militant de l'indépendance, est arrêté et ne reparaît jamais ; il faudra attendre 2018 pour que le président de la République reconnaisse qu'il est mort du fait d'un système de torture mis en place par l'État. Le témoignage d'Henri Alleg, La Question, publié en 1958 puis saisi, fait connaître ces méthodes en métropole. Gagnée sur le terrain, la bataille d'Alger devient un échec moral qui nourrit l'opposition à la guerre.
3. 1958–1960 : vaincre sur le terrain, perdre la partie
Barrages, regroupements et plan Challe
L'armée isole l'Algérie de ses voisins par des barrages électrifiés et minés, dont la ligne Morice le long de la frontière tunisienne. Les poursuites au-delà des frontières provoquent l'incident de Sakiet Sidi Youssef, village tunisien bombardé en février 1958, qui internationalise le conflit et contribue à la chute de la IVe République après la crise du 13 mai.
Revenu au pouvoir, De Gaulle confie au général Challe une série d'offensives méthodiques en 1959–1960, région par région. Les maquis de l'intérieur, l'ALN, sont très affaiblis. Mais cette efficacité repose aussi sur le déplacement forcé des populations rurales vers des « camps de regroupement » : environ deux millions d'Algériens sont concernés, souvent dans des conditions misérables qu'un rapport administratif rédigé par un jeune inspecteur des finances, Michel Rocard, révèle en 1959. Pendant ce temps, le FLN gagne la bataille diplomatique : il forme en septembre 1958 un Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), présidé par Ferhat Abbas, et plaide sa cause à l'ONU.
De Gaulle et l'autodétermination
De Gaulle tâtonne d'abord, entre la « paix des braves » proposée aux combattants et le plan de Constantine, programme d'investissements économiques. Le 16 septembre 1959, il reconnaît aux Algériens le droit à l'autodétermination : ils choisiront entre la sécession, la francisation et l'association. Pour les partisans de l'Algérie française, qui l'avaient porté au pouvoir, c'est une trahison. En janvier 1960, des activistes européens dressent des barricades dans Alger : c'est la « semaine des barricades », qui s'achève par leur reddition. En décembre 1960, lors d'un voyage de De Gaulle, des foules algériennes descendent dans les rues des villes en brandissant le drapeau vert et blanc du FLN, montrant que la population n'a pas été gagnée par l'armée.
4. 1961–1962 : la guerre se retourne contre la République
Le putsch d'avril et l'OAS
Le 8 janvier 1961, un référendum approuve largement la politique d'autodétermination. Dans la nuit du 21 au 22 avril, quatre généraux, Challe, Zeller, Jouhaud et Salan, prennent le pouvoir à Alger. Le 23 au soir, De Gaulle apparaît à la télévision en uniforme, condamne le « quarteron de généraux en retraite » et recourt à l'article 16 de la Constitution. Une grande partie des appelés, qui ont entendu le discours sur leurs transistors, refuse de suivre ; le putsch s'effondre en quatre jours.
Les plus déterminés rejoignent l'Organisation armée secrète (OAS), fondée au début de l'année. Elle multiplie les attentats en Algérie et en métropole contre les Algériens, les fonctionnaires, les partisans de la négociation, et vise De Gaulle lui-même.
La violence gagne la métropole
En France aussi, la guerre tue. Le FLN et son rival, le MNA de Messali Hadj, s'affrontent pour le contrôle de l'immigration algérienne, au prix de milliers de morts. Le 17 octobre 1961, à Paris, des dizaines de milliers d'Algériens manifestent pacifiquement à l'appel du FLN contre un couvre-feu qui les vise. Sous l'autorité du préfet de police Maurice Papon, la répression est d'une extrême brutalité : des manifestants sont tués et jetés dans la Seine. Le nombre de morts reste débattu entre historiens, de plusieurs dizaines à bien davantage selon les sources utilisées. Le 8 février 1962, une manifestation contre l'OAS est violemment dispersée à la station de métro Charonne : neuf personnes meurent.
Évian et les deux référendums
Ouvertes en 1961, les négociations entre le gouvernement français et le GPRA achoppent longtemps sur le Sahara et le sort des Européens. Les accords d'Évian sont signés le 18 mars 1962 ; le cessez-le-feu entre en vigueur le 19. Ils prévoient l'indépendance après référendum, des garanties pour les Européens et le maintien temporaire de bases militaires françaises. L'OAS tente alors la politique de la terre brûlée. Le 26 mars, rue d'Isly à Alger, l'armée française tire sur une foule européenne venue soutenir le quartier de Bab-el-Oued, retranché : on compte plusieurs dizaines de morts. Le 8 avril, les électeurs de métropole approuvent les accords à environ 90 %. Le 1er juillet, en Algérie, l'indépendance est votée à une écrasante majorité ; la France la reconnaît le 3 juillet.
5. L'été 1962 : partir ou rester
Les Européens d'Algérie
Environ un million d'Européens vivent en Algérie au début de la guerre. Menacés par la fin de l'ordre colonial, pris en otage par l'OAS, inquiets des enlèvements qui se multiplient après le cessez-le-feu, la plupart partent au printemps et à l'été 1962, souvent avec quelques valises, vers des ports de métropole débordés comme Marseille. À Oran, le 5 juillet, des centaines d'Européens sont tués ou disparaissent. Ces « rapatriés », souvent nés en Algérie, sont accueillis avec méfiance et garderont le sentiment d'avoir été trahis.
Les harkis abandonnés
Des dizaines de milliers d'Algériens avaient servi l'armée française comme supplétifs, les harkis. Les accords d'Évian ne prévoient pas leur protection spécifique, et des consignes officielles limitent leur transfert en métropole. Seule une minorité, avec leurs familles, parvient en France, parfois grâce à l'initiative d'officiers qui désobéissent ; ils sont parqués dans des camps comme Rivesaltes ou Bias. Ceux qui restent subissent des représailles et des massacres dont le bilan, très discuté, va de plusieurs milliers à plusieurs dizaines de milliers de morts selon les estimations. Il faudra des décennies pour que l'État reconnaisse cet abandon, jusqu'à une loi de reconnaissance et de réparation adoptée en 2022.
6. Un bilan, plusieurs mémoires
Le bilan humain fait lui-même partie de la querelle. Environ 25 000 militaires français sont morts. Pour les Algériens, l'État algérien avance un million et demi de « martyrs », chiffre central dans la légitimité du régime ; les historiens français retiennent plutôt quelques centaines de milliers de morts. On y ajoute plusieurs milliers de civils européens et les victimes des luttes internes entre nationalistes.
En France, la guerre est d'abord recouverte par le silence. Une série d'amnisties, de 1962 à 1968, rend impossible toute poursuite pour les actes commis pendant le conflit. L'historien Benjamin Stora parle de « gangrène » pour décrire ces mémoires refoulées qui s'enkystent dans des groupes séparés. Le réveil vient à la fin des années 1990 : la loi de 1999 adopte l'expression « guerre d'Algérie », le débat sur la torture rebondit au début des années 2000, la mémoire du 17 octobre 1961 sort de l'ombre. En Algérie, le récit officiel exalte un peuple unanimement levé derrière le FLN et a longtemps tu les rivalités internes et le sort des messalistes. En 2021, un rapport remis par Stora au président de la République propose des gestes symboliques plutôt qu'une repentance ou un récit commun, choix lui-même discuté des deux côtés de la Méditerranée.
Erreurs fréquentes en copie
- Dater la fin de la guerre au 18 mars 1962 sans préciser que les violences continuent jusqu'à l'été.
- Confondre le 13 mai 1958 (crise qui ramène De Gaulle) et le putsch d'avril 1961 (tentative contre De Gaulle).
- Présenter la torture comme quelques bavures isolées : les historiens ont montré son caractère systématique en 1957.
- Réduire les harkis à des « collaborateurs » ou les pieds-noirs à de « grands colons » : les deux groupes sont socialement très divers.
- Donner un chiffre unique de victimes sans dire qu'il est débattu.
Dates clés
| Date | Événement |
|---|---|
| 20 août 1955 | Offensive du Nord-Constantinois, répression |
| 12 mars 1956 | Vote des pouvoirs spéciaux |
| Janvier–octobre 1957 | Bataille d'Alger |
| 13 mai 1958 | Crise d'Alger, retour de De Gaulle |
| 19 septembre 1958 | Proclamation du GPRA |
| 16 septembre 1959 | Discours sur l'autodétermination |
| 21–25 avril 1961 | Putsch des généraux |
| 17 octobre 1961 | Répression de la manifestation algérienne à Paris |
| 18 mars 1962 | Accords d'Évian (cessez-le-feu le 19) |
| 8 avril 1962 | Référendum en métropole |
| 1er juillet 1962 | Référendum d'autodétermination en Algérie |
| 3 et 5 juillet 1962 | Reconnaissance de l'indépendance ; fête de l'indépendance |
Conclusion
La guerre d'Algérie présente un paradoxe que toute copie doit expliquer : au début des années 1960, l'armée française a militairement le dessus, mais la cause de l'Algérie française est politiquement perdue, faute d'adhésion de la population algérienne et face à un contexte international hostile à la colonisation. Le conflit a fait tomber une République, menacé la suivante et laissé des groupes humains entiers porteurs de récits incompatibles. Reste, pour ouvrir, la question du rôle de l'historien quand chaque mémoire réclame sa propre date.
Bibliographie
- Benjamin Stora, La Gangrène et l'oubli. La mémoire de la guerre d'Algérie, La Découverte.
- Raphaëlle Branche, La Torture et l'armée pendant la guerre d'Algérie (1954–1962), Gallimard.
- Sylvie Thénault, Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d'Algérie, La Découverte.
- Guy Pervillé, Pour une histoire de la guerre d'Algérie, Picard.
- Pierre Vidal-Naquet, L'Affaire Audin, Éditions de Minuit.
- Henri Alleg, La Question, Éditions de Minuit.